Vincent Moon concrétise.

Hier j’ai vu le concert à emporter d’Arcade Fire, aujourd’hui Sketches from a nightmare, la vidéo rapportée d’ATP. Le gamin excelle dans les formes courtes et longues, et fait preuve d’une bonne dose de malice en prenant le contrepied de nos attentes. Courtes, ses vidéos sont erratiques et dans le même temps solidement attachés à des situations, des espaces, des volumes. Longues, elles prennent les temps de souffler, jouent de la fulgurance comme de la pause, bref s’envisagent comme une suite jamais achevée de petits miracles et de grands recueillements.

Si l’on entre dans les détails, on remarque plusieurs choses. D’abord cette absence de liens assez frappante des images, des mots et des sons entre eux. C’est que rien dans tout ça n’est vraiment articulé, et que Vincent avance plutôt de la matière que des propositions. C’est ça sa méthode : asséner des blocs d’images plus ou moins finis dans l’espace et le temps. Arcade Fire / 1ére séquence : la scène du monte charge. Plan-aquarium s’il en est, qui nous ramène bien sûr aux mythes bibliques et aux figures initiales de la famille. Arcade Fire / 2nde séquence : la communauté se révèle, étendue à perte de vue, dans la salle inondée. Le cadre, en renonçant à ses limites, prolonge et déborde l’idée esquissée dans la première séquence. En deux temps trois mouvements, tout prend forme, ou plutôt est informé par la musique, qui structure tout de part en part. Les concerts à emporter, c’est ça : d’où part la musique, son origine, sa gueule, son partage.

ATP est plus casse-gueule, car la musique vient de toute part, empiète sur les plans et les hante littéralement. Plus subtil aussi, à force d’avancer par contre-points, de faire coexister tonnerre et underacting, cris triomphants et corps inertes. Il y a du flux et du reflux, et force est de constater qu’on se sent bel et bien empêtré dans une matière. Mais quoi au juste ? Ce qui ne cesse d’apparaitre et de disparaitre, de vaciller et d’éblouir. Ce qui existe dans l’image, saute aux yeux alors même qu’on n’en soupçonnait pas la présence. La lumière. La pate de Vincent, ce qu’il appellerait je ne sais pas quoi, sa touche gonzo ou peut-être même son art pauvre, sans complexe ni prétention, c’est ce grain dv de malade, qui passe toute la lumière au tamis à force d’étalonnage. Vincent Moon concrétise, cela veut dire qu’il monte des blocs tout troués de lumières. Que la lumière lui il la coupe, il la presse, il la palpe. Que la formule unique de son cinéma consiste dans cette proposition, a priori simpliste, mais au final trés forte : concrétiser. C’est une des lubies de la DV depuis une décennie des premiers Lars Von Trier au dernier Lynch. Rien donc d’original. A cela prés qu’ici “concrétiser” veut dire aussi (re)composer avec des formes jusqu’à présents invisibles, dans lesquelles il s’agit de sculpter. Concrétiser, c’est donc ça : rendre non pas concret mais présent, en retranchant l’invisible au visible. Ca a l’air un peu con ou compliqué dit comme ça, en fait c’est juste de la sculpture. On prend un bloc et on le travaille. A bloc.

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