Sur une certaine tendance de la côte Est
Les samedi matin ont toujours quelque chose de bon puisqu’ils se prêtent presque par nature à la grasse matinée tranquille, ou dans mon cas aux promenades distraites sur Internet. C’est ainsi que je me suis retrouvé comme par enchantement à explorer les multiples galeries de Williamsburg, ce quartier trés arty et un peu tendance de Brooklyn. Partant de la Cinders Gallery, j’ai découvert toute une mouvance d’artistes, de couturiers et de fashion victimes unis autour d’une même esthétique et travaillés par les même références. Même souci de l’esquisse, du croquis mal dégrossi, de la couleur grossière, bref d’une oeuvre assumant sa part artisanale. Récurrence presque douteuse ailleurs de marques, de signes, d’emblèmes, de codes reproduits, évidés, détournés. D’une part proximité dans la manière simple et crue ; distance de l’autre dans le regard porté sur le monde, dans la parole même et ce qui est dit.
Je pourrais me dire que tout cela se cantonne à Williamsburg, seulement d’autres évènements cet automne m’ont laissé penser qu’il y avait bien là une sorte de famille New Yorkaise qui se dessinait. D’abord la visite de l’expo Karen Kilimnik - plutôt désagréable - dans laquelle j’ai décelé un peu d’habileté et de malice, beaucoup de pose et complaisance. C’est je crois cette complaisance qui m’a le plus déplu, non pas la grossièreté des traits, le parti pris du kitch, mais le fait que tous ces tableaux fassent écrans et ne renvoient jamais à rien d’autre qu’eux. Comme si cette génération s’en remettait aux images, aux icônes ramenés à leur statuts d’images sourdes. Comme si faire ce constat et en tirer toutes les conséquences dans ses tableaux, c’était faire art. Cette démarche m’apparait au contraire bien pauvre et plutôt ringuarde.
Autre moment de l’autonome, à la générale, une performance du Moving theatre. Un happening un peu déluré et improvisé, des personnages allumés et non moins typés, du corps qui joue et qui vibre comme au cinéma. La raison d’ailleurs pour laquelle j’ai assez aimé tient précisément au fait que c’était déjà en un sens du cinéma. Mélange des genres, mais également jeu de genres dans lequel les corps ne s’appartiennent plus à force d’endosser des masques. Au point qu’ils en sont ramenés à n’être que de la chaire, quelque chose qui est gros ou musclé, qui cours et qui crie, bref qui travaille devant les yeux et fait ainsi acte d’existence (voir aussi Ann Liv Young au théatre de la Bastille).

Voir la vidéo de la performance du 11 novembre
Alors dans tout ça, ce que je vois simplement c’est d’abord un retour à l’oeuvre comme ouvrage, c’est-à-dire à la fois le résultat d’un travail et le processus même de ce travail. Toutes ces propositions, qu’il s’agisse de dessins, peintures, de performances ou encore de musique (Coco Rosie, Au revoir Simone, etc.) ramène à un état initial et presque primitif d’une création qui se donne à voir dans son état le plus simple et dénué. Tout ça pour mieux revenir à la matière et au corps, pour mieux faire résonner ce qui dans l’oeuvre a du corps et nous regarde. Mais ensuite - et c’est là que ça se corse - des écueils et des excès du côté de la distance. Pas une distance spatiale à la Andreas Gursky ou la Thomas Demand, une distance scientifique et plutôt européenne, mais une distance à l’américaine, toujours amusée et référencée, qui décolle et décale. Cette distance me fatigue, non pas forcément parce qu’elle travaille l’art américain depuis prés de 30 ans, mais parce qu’elle est grosse et je dirais presque grasse, plus maniérée que baroque, plus divertissante qu’éclairante.
Que penser d’un art modeste ? Un art qui n’est pas monumental, qui ne se paye pas de mots, qui ne verse pas dans l’artifice ou le subterfuge, qui ne triche pas. Un art intègre, qui dévoile ses moyens et avoue ses intentions. Un art de l’illustration ou de la chanson, beau et simple, qui va droit au coeur parce qu’il est initial, parce qu’il est nécessaire. Mais à l’endroit précis où il devient modeste en renonçant à créer, en se dédouanant et en faisant primer le dédouanement, alors il se travesti, il devient quelque chose qui n’est pas même de l’art mais, stricto sensu, du déchet.
Notre génération semble plutôt attirée par cet art modeste. Manière pour elle d’en revenir à l’essentiel en prenant acte des excès passés. Seulement il y a deux manières d’être modeste. L’une honnête, qui ne prétend pas et se cantonne à la parole nécessaire. L’autre débile qui prétend comme toujours arriver trop tard, et ne s’inscrit dans l’histoire que pour mieux s’en distancier. On a tellement rabattu les oreilles à ces bons élèves américains avec les post-modernism studies, qu’on en a fait des post-artistes. Autrement dit des débris d’artistes.
Ce qui sans doute me touche le plus dans l’illustration et plus largement la BD indépendante américaine, est cette extraordinaire capacité à s’inscrire à équidistance de ces deux tendances de l’art modeste, et à sonner aussi juste. C’est je crois pour cette raison que je la trouve aussi riche et fascinante. Que Daniel Clowes me comble à chaque nouvelle lecture, que bon nombre d’artistes D&Q me sidèrent (récemment Geneviève castrée).

La côté Est étouffe et m’est étouffante. C’est ailleurs qu’il faut trouver l’air, sous d’autres longitudes.
N.B. Ce qui se passe depuis quelques temps à Paris n’est pas étranger à cette tendance. Il suffit de jeter un oeil du côté par exemple de la galerie en marge, pour s’en apercevoir. J’y reviendrai dans un prochain billet.

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