Répétition générale
Je reviens comme promis sur la série de Vincent Bergerat intitulée “Tu m’entends”, qui consiste en 13 conversations téléphoniques de 5 minutes environ.
La jeune femme appelle sa grand-mère. Elle colle son téléphone à l’oreille, abandonne son regard au vide, et demeure silencieuse dans l’attente d’une voix. Sa bouche s’ouvre, s’écarte, se mordille, les traits se relâchent, la figure s’échauffe. Une voix se fait entendre. Alors les sourcils montent, le front par instant se plisse, la figure exprime - mais toujours dans le vide - de l’inquiétude, de la tendresse, de l’attention. A la fin de l’appel, le silence revient et le regard retrouve son point d’ancrage. Il s’ouvre de nouveau pour dire à celui qui le fixe : voilà, c’est fini, c’est moi que tu filmais tout à l’heure, c’est moi que tu filmes tout de suite, mais maintenant tu ne peux plus, car je suis là, je ne suis plus dans le vide, tu ne peux rien contre moi.

La conversation sert de dispositif pour mettre en scène, décoller la figure du regard et en faire le matériau même du film. Une figure qui s’échauffe, se modèle d’un geste de la main, se tourne et se dévoile sous différentes formes. Alexandra passe une main sur son visage, qu’elle ferme puis étire. Ainsi elle se cache puis se dévoile. Son visage au travail se livre en tant que figure.
Vincent Bergerat : Homo figulus

Si l’on opère à la marge, on remarquera que les épisodes n°10 et n°12 tranchent avec le reste de la série. Dans le premier, voix et images sont fortement désynchronisées : le visage s’émancipe de la parole, tandis que celle-ci se fait plus hésitante et tremble parfois comme fragilisée par cette désunion. Dans le second, aucune conversation à l’horizon, un simple exercice de modèle : le visage se présente sans mots, mais jamais ne livre son regard. L’épisode n°10 prépare le n°12, dans lequel Vincent Bergerat abat ses cartes. L’idée a toujours été de saisir cette figure en se défendant de son regard, et pour ce faire de la plonger dans une situation. Faire diversion en optant pour l’immersion dans une autre dimension, c’est l’idée.
“Tu m’entends” sonne comme la répétition élémentaire et naïve d’un film à venir, dont le principe tiendrait à la simple fascination du peintre pour son modèle. Ces poses à contre-jour, sous un rayon de soleil et de profil ou encore au bord de la plage, sont à eux seuls l’indice d’un cinéma de l’égérie. Je ne songe pas forcément au Hitchcock de Vertigo, mais peut-être plus simplement au Monica de Bergman ou encore au Godard de Vivre sa vie. J’y trouve la même tendresse, et en même temps une forme d’allégeance à celle qui (nous) regarde.

Il y aurait une quantité d’autres choses à dire, notamment sur la vidéo ci-dessous. Sur le visage troué et la chose sublimée. Mais peut-être ne vaut-il pas la peine de les écrire. Il suffit de regarder et d’imaginer ce qui est vu et perçu. De sentir ce qu’il se passe.

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