Lettre aux critiques papier

Voici à la demande du Syndicat de la critique, un texte d’humeur sur la critique papier. Merci pour vos commentaires, qui me permettront au besoin de le corriger.

J’adore le papier. Comme tout le monde, j’ai erré entre Saint-Michel et le pont des arts en quête de livres rares, ai reniflé des centaines de livres avant de les ouvrir, caressé et corné une quantité d’autres. Mes premiers ouvrages de cinéma étaient des collections du cerf jaunies, et mes premiers Cahiers des fascicules multicolores. J’ignorais alors que je serais moi aussi critique, je l’ignorais peut-être mais déjà le désirais.

Je crois pouvoir dire que nous partageons tous – du moins dans les grandes lignes – ce rapport aux livres et aux revues de cinéma. Je n’imagine pas découvrir un texte de Bazin sur Internet, pas plus qu’une critique de Rohmer par exemple. C’est qu’il y a chez ceux-là un rapport aux textes qui vient de loin, des romans notamment mais aussi des textes saints.
Outre ces raisons d’ordre intime, et si l’on aborde la question plus simplement, les textes publiés sur Internet se distinguent des critiques papier d’abord par leur longueur. Ils n’ont pas ou rarement la même économie. Plus longs, plus fouillés ou bavards, ils se répandent davantage dans les détails, au risque d’en dire trop et finalement de ne rien dire du tout. Il y a comme une sorte d’inélégance du genre, d’exhibitionnisme évident à donner ainsi sa parole en pâture. Certes il m’arrive - comme vous sans doute - de m’emporter parfois, au risque d’agacer, de paraître excessif ou confus. Je reconnais aux critiques la nécessité d’être justes et concis. Mon rapport à Internet et plus exactement aux weblogs est précisément lié à ces impératifs, parce que ce média me permet de partager non seulement mon regard mais également mon expérience. Vous me direz que c’est ce que vous faites déjà. Seulement vous sous-estimez peut-être le rôle que joue le temps dans cette expérience. Il y a trois mois environ je découvrais Lady Chatterley, aujourd’hui encore il m’arrive d’y songer. Je me remémore un ou deux mots de Pascale Ferran et certaines scènes remontent en moi. Bref, on se parle. Le weblog se fait l’écho de ce dialogue nourri entre le film et moi.
L’écriture n’est donc jamais définitive mais plutôt inchoative : on tâtonne, on esquisse, les contours de ce que pour nous serait le film. On avance par hypothèse, en croisant les souvenirs, les sentiments et au besoin les références. Mais on ne cite pas, on parle, on ne s’abrite pas derrière les afféteries bien connues du critique, au contraire on tombe le masque, on rentre dans un travail de l’écriture, on livre une critique au travail. La critique comme parole donnée dans le temps et toujours renouvelée, c’est la première chose que permet Internet.
Cette parole si elle touche, en suscite d’autres multiples et parfois surprenantes. Ce sont les commentaires qui fonctionnent comme autant d’observations complémentaires et permettent d’approcher au plus juste ce que le film nous fait et nous dit, bref d’esquisser les conditions d’une expérience collective. Manière de dire au bout du compte que le weblog permet la circulation d’une parole critique ouverte, singulière et plurielle, libre de se préciser toujours à travers le temps et la multitude des regards.

Le weblog permet donc aux critiques de parler. Cela semble simple et même simpliste. Le but n’est pourtant pas ici de céder à la facilité ni d’accuser la critique d’hermétisme ou pire d’élitisme. Non, lorsque je dis parole, je songe à l’écriture, je pense à ce qui sous-tend le texte, à un élan, à une pensée qui l’habite et le porte. La parole au sens rhétorique mais aussi religieux du terme, qui déborde le verbe pour mieux le révéler. La parole invente une langue pour mieux rendre présent. Et cette part d’invention me paraît déterminante dans l’écriture critique, et nécessaire pour partager ce que nous dit et nous fait le film.
On a tôt fait dans les milieux critiques de geindre et de déplorer la crise d’un certain cinéma et d’accuser le nivellement du goût par le bas. On a beau jeu de pointer du doigt les grandes machines, et d’évoquer les innombrables écrans qui fleurissent de toutes parts pour occuper les yeux. Tant d’ennemi à combattre, qui s’animent en même temps et gagnent chaque jour du terrain. Concrètement ? Arthur et les Minimoys qui écrase les autres films et abrutit une génération d’enfants ; Lady Chatterley terminé dans la douleur et dont le montage financier tenait déjà du miracle, les plateformes de VOD, mais également les sites de streaming vidéo, tels que Dailymotion ou encore You Tube. Il incombe aux critiques de garantir l’intégrité des liens que nous entretenons au cinéma et plus largement encore à l’image. Et cette intégrité tient à une langue mais aussi à une manière de partager cette langue. Cela ne passe plus seulement par la presse écrite, la critique ciselée, la parole d’autorité instruite et avertie. D’autres médias apparaissent qui réclament un nouveau rapport aux images et nous l’imposerons si nous n’y prenons pas garde, avant même que nous n’ayons eu le temps de choisir ou de réagir. Il ne s’agit bien sûr pas de courber l’échine ni même de faire des concessions. Ces évolutions ne sont ni absolument bonnes ni absolument mauvaises. Reste aux critiques à en prendre la mesure et à tirer avantage de ces nouvelles conditions pour faire primer non pas leur goût mais un certain rapport au cinéma. Ceci ne passe pas seulement par les sites Internet et les weblogs, mais aussi par toute une somme d’outils qui s’inventent aujourd’hui, soit dans les laboratoires de recherches (cf. l’application Internet « Lignes de temps » développée par le Centre Georges Pompidou) soit par des acteurs isolés, désireux de créer leurs propres sites communautaires dédiés au cinéma (à l’autre bout du monde, Film Crowd). Des outils existent et s’inventent, reste à bien les penser pour servir nos fins, pour défendre le cinéma en le partageant mieux.

2 réponses pour “Lettre aux critiques papier”

  1. Tusseki dit :

    C’est touchant ce texte.
    Heureusement qu’il y a des gens comme toi pour faire évoluer les choses.
    Ca ne change rien fondamentalement mais ça donne de l’élan.

  2. Tusseki dit :

    Je ne commente pas constructivement ce que tu as écrit. J’apprécie juste la beauté du geste. Hum. C’est comme ça.

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