Happy few

Cette initiative de Rosario Caltabiano : créer un collectif “anti-slapping”, susceptible de proposer des vidéos offrant, à l’inverse du happy slapping, des marques de bienveillance, de sympathie ou d’amour. Rosario s’explique plus précisément encore :

On trouve une « victime expiatoire », on prend cette personne par surprise, un collaborateur filme l’action sur son téléphone portable, dès que l’action est faite et filmée on quitte la victime tout de suite ; ensuite, le film est largement diffusé sur les portables des amis et aussi mis en ligne sur Internet.

A différence du happy slapping, dans la pratique de l’anti-slapping l’action n’est pas de violence (pas de gifles, pas de coups de poings, ou pire…), mais, au contraire il s’agit d’un geste doux, tendre, gentil : offrir une fleur, donner une caresse, un baiser, serrer la main de quelqu’un, etc.

Toute action, même si faite de manière furtive et surprenante, doit rester dans le plein respect de la personne concernée.

La personne choisie, tout de suite après avoir reçue cette marque de sympathie, sera renseignée sur le fait qu’il s’agit d’une action artistique, sur les finalités et elle sera invitée à participer activement au mouvement (télécharger le flyer ici qui pourra être donner à la personne).

Les images de ces exploits au contenu (pour une fois !) pacifique, « non-violent », sont consultables sur cette page.

Pour mener à bien ce projet, il est nécessaire d’obtenir la collaboration du plus grand nombre de gens possible, en réalisant des films avec leur portable et leur créativité, en encourageant aussi cette pratique dans leur entourage.

Belles intentions. Et un souci aigu du protocole pour cette petite performance. Bien sûr il y a la dimension sociologique : recréer du lien, donner l’exemple, partager avec le plus grande nombre ces preuves de bienveillance, passer de la communication au partage. Sympa.
Protocole trés soigneux : “la personne choisie sera renseignée sur le fait qu’il s’agit d’une action artistique”. Le happening s’appréhende immédiatement comme une oeuvre. Au-delà de sa dimension sociologique, le geste prétend à davantage que rejouer sur un autre mode le geste qu’il dénonce. Premier temps : Je vous aime / Second temps : C’était “une action artistique”. Que cela signifie-t-il ? Que je ne vous aime pas ? Que j’avais une intention derrière la tête en disant mon amour pour vous ? Que c’était une blague ? La meilleure partie du protocole reste encore à venir : le flyer. Ou comment faire croire à l’heureuse victime que ça n’est pas une blague, comment caractériser définitivement cette action artistique ? Rattacher ça à de l’institution, à un collectif, à un festival, à un site internet. Je trouve ça un peu juste. Je me demande aussi pourquoi absolument expliquer que cette initiative est le fait d’un collectif créé par un artiste et qu’il s’agit qui plus est d’une “action artistique”. La redondance est forcément suspecte.
Peut-être la véritable oeuvre serait d’en faire une action performative, de ne rien dire, d’attendre, de voir quelles sont ensuite les réactions suscitées par l’acte, et ainsi de le prolonger autrement et de manière moins programmée, plus libre. Là oui on pourrait parler de happening et cela commencerait à être intéressant. Mais enfin filer une fleur, lancer un tract, dire merci et partir ? Oui, c’est peut-être une blague.

Anti-slapping

Les deux dimensions d’acte performé et performatif me paraissent particuliérement pertinentes pour penser une éventuelle spécificité du film de poche. Le film de Jean-Charles Fitoussi découlait d’un diagnostique sur l’image produite par le téléphone (l’image floue), mais il reste encore à imaginer une forme pertinente et adaptée, non pas à l’image du téléphone, mais tout simplement à sa taille et sa mobilité. Cette forme est performée et performative, elle advient à un instant donné, et se prolonge de manière incertaine pour finalement transformer ce qu’elle capture. Elle agit, elle provoque, elle fait advenir ce qui sans elle n’aurait pas eu lieu. Elle n’est ni documentaire ni fictionnelle, elle n’est pas un acte artistique et ne tolére pour l’heure aucune étiquette. C’est d’ailleurs le meilleur service qu’on peut lui rendre. De ne pas se mettre en avant à ses dépends, de la laisser faire ses preuves toute seule, et ainsi de mieux convaincre.
Happy few : on se demande quoi faire avec ce téléphone. Et forcément on cède à la facilité et fait feu de tout bois. Je m’aperçois moi-même que je commence à peine à égratigner la question posée par le film de poche : en quoi est-il possible d’imaginer du forme uniquement adéquate au téléphone ? C’est mon premier élément de réponse je crois en un an et demi. Filmer un acte performé et performatif.
Evidemment ce genre de considérations tolère mal la théorie. Aussi faut-il illico passer à l’action. NB : Il ne s’agit pas d’un appel, et il n’y a pas de collectif.
Je propose donc la chose suivante : commençons des petits exercices à deux ou trois. Que ceux qui souhaitent se livrer à cette petite expérimentation estivale m’écrivent (mc at treo-blog.com). Je ne dois pas les connaitre. Nous nous retrouvons dans un lieu à Paris, partons d’un canevas simple et filmons ce qui s’en suit, toujours avec le même souci de susciter des paroles et des actes, de changer la donne par le simple fait de filmer. Ca n’est pas surprise surprise. C’est le téléphone qui change la donne. Se servir du téléphone, ça n’est plus filmer mais faire en sorte qu’à travers lui, tout, autour de nous, prenne le tour d’un film. Transposer autrement dit la fiction dans la réalité.

3 réponses pour “Happy few”

  1. Anonymous dit :

    Je trouve l’acte anti-slapping “happy slapping” intéressant mais c’est vraiment dommage de tout gâcher avec ce protocole indélicat.
    Ca doit être un acte plus sincère, plus spontané, profond.
    C’est de l’art éthique, pas du concept récupérateur à deux balles dont les gens ont besoin.
    Oui, l’art éthique peut être aussi esthétique.

  2. Rosario Caltabiano dit :

    Bonjour Matthieu !

    Tout d’abord, je te remercie de ton intérêt et tes réflexions sur l’initiative de l’anti-slapping. Je trouve ton commentaire très pertinent et aussi important à considérer pour pouvoir encore mieux cibler l’action de l’anti-slapping et surtout pour tous nous enrichir les uns les autres dans cette expérience.

    L’idée de créer un collectif a pour but d’essayer de partager cette expérience avec le plus grand nombre possible de personnes qui puissent contribuer d’une manière ou d’une autre à l’initiative, pour pouvoir réfléchir ensemble et voir quelles sont les questions qu’elle met au jour. Tout est à découvrir à partir d’une idée, je crois ! Bientôt, je voudrais créer un espace sur le site pour publier aussi les commentaires et les réflexions qui se manifestent.

    [Matthieu] « Belles intentions. Et un souci aigu du protocole pour cette petite performance. Bien sûr il y a la dimension sociologique : recréer du lien, donner l’exemple, partager avec le plus grande nombre ces preuves de bienveillance, passer de la communication au partage. Sympa. »

    A ce propos, même si je ne m’en explique nulle part, je perçois une dimension sociologique encore plus vaste. Je me pose en fait aussi des questions de ce genre :
    Pourquoi l’acte d’offrir une fleur, par exemple, doit être moins attirant à se regarder (dans le cas présent, sur l’écran d’un téléphone portable) que celui de donner une gifle ?
    Pourquoi finalement y a-t-il un voyeurisme de la violence (à n’importe quel niveau) et pas un voyeurisme de la non-violence ?
    Pourquoi les médias nous parlent pour la plupart du temps que des news liées à des actes de violence, de destruction, de manque de respect de l’homme et de la culture ?
    Et si (hypothèse) on récolte un nombre de films anti-slapping beaucoup plus important qu’il n’existe de films happy slapping, et que l’anti-slapping se diffuse largement parmi les gens, est-ce qu’il y aura un écho dans les medias?
    Réaliser des films anti-slapping m’oblige à voir combien il est difficile d’accomplir des actions aussi simples et cela même si j’ai envie de le faire, pour aider et respecter les autres autour de moi, surtout dans les grandes métropoles. Pourquoi cette difficulté ?
    Est-ce que, d’ailleurs, les gens sont plus surpris à être la cible d’un geste de sympathie, plutôt que d’un geste de violence peut-être ?

    [Matthieu]« Protocole très soigneux : « “La personne choisie sera renseignée sur le fait qu’il s’agit d’une action artistique.” Le happening s’appréhende immédiatement comme une oeuvre. Au-delà de sa dimension sociologique, le geste prétend à davantage que rejouer sur un autre mode le geste qu’il dénonce. Premier temps : Je vous aime / Second temps : C’était “une action artistique”. Que cela signifie-t-il ? Que je ne vous aime pas ? Que j’avais une intention derrière la tête en disant mon amour pour vous ? Que c’était une blague ? »

    Je crois que le geste de respect reste un geste de respect (puis c’est le choix de chacun de se poser la question sur la sincérité de son geste). En revanche, l’idée de réaliser des petits films sur téléphones portables, de les récolter, de les exposer, de les monter bout à bout, je trouve que c’est faire œuvre. Finalement le fait de réaliser une œuvre n’est pas en soi en contradiction avec le fait d’être sincèrement gentil. Pourquoi séparer une action artistique d’une action de respect humain ? Moi, en tant qu’artiste, avec ma spécificité, ne puis-je pas respecter les autres, et apprendre à le faire mieux, à travers mon travail ?

    [Matthieu]« La meilleure partie du protocole reste encore à venir : le flyer. Ou comment faire croire à l’heureuse victime que ça n’est pas une blague, comment caractériser définitivement cette action artistique ? Rattacher ça à de l’institution, à un collectif, à un festival, à un site Internet. Je trouve ça un peu juste. Je me demande aussi pourquoi absolument expliquer que cette initiative est le fait d’un collectif créé par un artiste et qu’il s’agit qui plus est d’une “action artistique”. La redondance est forcément suspecte. »

    Et sur ce point je suis tout à fait d’accord avec toi. « Pourquoi absolument expliquer » qu’il s’agit d’une œuvre, d’un collectif, d’un site, d’un film, d’un festival ? En fait, je ne crois pas qu’on est obligé de le faire. Mon idée de donner le flyer est reliée au fait de renseigner la personne afin de continuer de diffuser l’initiative, pour donner la possibilité à elle-même de partager l’œuvre en réalisant des films elle-même ou en en parlant à d’autres personnes. Je dois peut-être préciser sur le site que le flyer n’est pas une obligation, mais un éventuel moyen pour pouvoir partager l’anti-slapping avec les personnes « victimes » ou pas (et donc aussi partager avec elles l’indignation à l’égard de la violence).

    [Matthieu]« Peut-être la véritable œuvre serait d’en faire une action performative, de ne rien dire, d’attendre, de voir quelles sont ensuite les réactions suscitées par l’acte, et ainsi de le prolonger autrement et de manière moins programmée, plus libre. Là oui on pourrait parler de happening et cela commencerait à être intéressant. »

    Cela on peut le proposer dans le site ! Ce que je tiens, c’est que l’attitude reste de respect, et puis pour tout le reste chacun peut se sentir libre dans la réalisation.

    [Matthieu]« Mais enfin filer une fleur, lancer un tract, dire merci et partir ? Oui, c’est peut-être une blague. »

    L’idée de partir est à mon avis une façon de proposer de ne pas attendre un merci, une reconnaissance, et de ne pas expliquer la raison du geste (la proposition de donner le flyer, je l’ai faite seulement après l’action et mon départ ; ensuite, je reviens sur me pas et je m’explique).

    Mais pourquoi donner une fleur ou serrer la main ou, je dirais aussi, saluer une personne en la regardant dans les yeux doit être une blague ? Oui, peut-être, une bonne partie de gens « victimes » penserons que c’est une blague, parce qu’ils ne sont pas habitués à recevoir par les autres quelque chose de bon, de gratuit et sans avoir rien demandé…

    Même si on court le risque que le geste soit perçu comme une blague, peut-être on peut découvrir qu’on peut faire plaisir à quelqu’un et tirer du plaisir aussi pour soi même, découvrir qu’un geste si simple peut devenir important.

    Supposons que tu reçoives une baffe : même si tu l’aperçois comme une blague, tu auras à mon avis mal de la même façon… A expérimenter alors de substituer à la « baffe », une fleur (ou autre dans le domaine de l’amour !) et substituer au « mal » le « bien »…

    Merci pour cet échange !

    A bientôt !

    Rosario Caltabiano

  3. Les films de poche : la prise du pouvoir par les images at Les films de poche dit :

    […] Ensuite d’un point de vue plus analytique, il est clair que ces vidéos indiquent un vrai courant documentaire au sein des films de poche. Documentaire militant mais aussi - dans la forme - faux-documentaire. On peut ainsi redessiner la carte théorique des films de poche avec d’une part la capture des faits et le contrôle par les images, de l’autre la production des faits (avec notamment le Happy Slapping et sur l’anti-slapping) et l’effraction par les images, que cette effraction soit d’ordre légal ou simplement artistique, auquel cas l’artiste s’insinue par effraction dans la réalité qu’il modifie. […]

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