Des images sans voix

J’ai parcouru en préparation du festival des 4 écrans toutes ces images dites “du réel”, prises sur le vif lors d’évènements ou d’accidents. Bon nombre d’entres elles sont réalisées avec des portables, coupées, remontées et diffusées sur plusieurs plateformes par plusieurs personnes. Il leur arrive d’être détournées au service d’un message ou d’une cause, travesties et vidées de leurs sens.

Ces vidéos brutes au début ne disent rien, et se présentent comme des documents de travail. Elles n’ont pas d’origine, et valent finalement comme autant d’images de surveillance. Elles attestent de ce qui s’est passé.

Leur statut de preuve en fait des pièces à conviction, mais on ne sait exactement pour ou contre qui, ni même pour quoi au juste. Faute de détournements ou de commentaires, ces images ne parlent pas comme le font les actualités. D’elles transpire une sorte de violence sourde, qui ne dit rien de particulier, parce qu’elles impliquent la foule.

La foule reprend ses droits, dans les métros, mais aussi sur Internet. Elle s’échange des images sur elle-même, qu’elle travaille et sculpte comme un gros cube de terre glaise. Elle le pétrit, elle se pétrit, pour mieux se mettre en scène et sans doute faire valoir son droit à l’image. Elle se contemple et déjà s’interroge sur ce qui la reflète. Elle se demande si ces images serviront un jour, à témoigner ou à avancer.

On dit “la banlieue s’exprime”, mais ces images n’expriment que du bruit. Elles disent en creux une incapacité à dire, et constituent à cet égard l’exact inverse d’un message. Elles destituent ce qui est vu et le ramène à l’état de chose. L’image fait écran. Elle devient un point aveugle, un endroit à partir duquel on ne peut plus regarder notre société, ni en parler.

A propos de ces images du réel, qu’elles soient filmées à la volée ou par une caméra du surveillance, ce proverbe soufiste :

« l’œil n’est pas capable de se voir lui-même »

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