Archive pour la catégorie ‘Semaine internationale de la critique’

Nocturnes pour le roi de Rome à la Semaine de la critique

C’est fait, Nocturnes est à la semaine internationale de la critique, à Cannes. Annoncée il y a peu, cette nouvelle me rejouit pour plus d’une raison. Je tiens au film c’est entendu, et plus largement à l’oeuvre de Jean-Charles Fitoussi qui m’est chère. Je trouve également important que soit souligné une bonne fois pour toute - et à la suite du festival Pocketfilms - que ce cinéma peut et doit être pris au sérieux, étant entendu qu’il témoigne d’une ambition sans commune mesure avec celle de la majeure partie du cinéma produit et distribué aujourd’hui dans les grands réseaux de salles de cinéma.

Voici le texte de présentation du film, rédigé par Jean-Charles Fitoussi.

“Adieu les scénarios, adieu l’encre, adieu le papier, les reliures, les dossiers, adieu la littérature: cette caméra miniature m’a permis d’écrire directement avec des images et des sons, sans préalable. Le film est dès son commencement purement images et purement son. Et le cinéaste se trouve dans la position du peintre, du musicien ou de l’écrivain: seul avec sa matière, toile, partition, ou page blanche. Par d’étranges chemins, le dernier cri technologique (d’ailleurs déjà périmé) rejoint le cinéma des origines, quand on partait filmer avec deux idées en tête, dont celle d’improviser sur place — le vieux cinématographe, des burlesques américains aux avant-gardes russes. Liberté, liberté chérie…”

Voici par ailleurs le texte du catalogue de la Semaine de la critique consacré à Nocturnes pour le roi de Rome. A ce texte s’ajoutera ultérieurement un entretien libre avec Jean-Charles portant sur son film et plus largement les films de poche, à paraître sur le site de Pocketfilms.

Strip-tease

Le film commence timidement, tremble et se délite de part en part. Puis sur un mode légèrement burlesque amuse et intrigue. L’image aveugle fait retour au cinéma muet. Le montage musical imprime son rythme au film. Images, musiques et voix se bousculent joyeusement. C’est la grande débauche plastique et sonore, toujours sur fond d’images écorchées vives. L’idée derrière ça qui semble animer Fitoussi, c’est de mettre l’image à nu. Dans le Château de hasard, il y a des silhouettes, des histoires et des images qui se dévoilent. Le château est une maison close dans laquelle tout d’une manière ou d’une autre finit par se déshabiller.
Si Fitoussi parle de cet œil-camera qu’est le mobile, c’est qu’il y a dans Nocturnes une ambition presque métaphysique. Pas parce que le film est hanté par la mort, mais parce qu’en recourant par moments au montage quantitatif, Fitoussi gratte comme Vertov ou encore Gance une image qui est plus qu’une image et rêve à la possibilité d’être (un) tout. Cette totalité esquissée ouvre un gouffre en même temps qu’elle offre une réponse concrète à la question du sens. Fitoussi met l’image à nu pour ça, pour produire des épiphanies, ou encore inspirer un sentiment tenant autant du sublime mathématique (l’infini kantien) que du sublime dynamique (le delight burkien aperçu par Fitoussi dans la surimpression de bombes sur un corps nu). Des épiphanies qui excèdent le(s) sens, et se tiennent à égale distance de l’art et de la philosophie.

Retour dans le château de hasard

Il y a quelque jours lors de la projection de Nocturnes pour le roi de Rome à la FEMIS, Jean-Charles Fitoussi revenait sur sa méthode de travail.

Se comparant à une sorte de cuisinier contraint de préparer un repas avec les seuls ingrédients disponibles dans son frigo, Jean-Charles Fitoussi explique n’avoir pour ce film rien préparé, et l’avoir conçu dans la plus grande improvisation. Ce mode de production est caractéristique de l’ensemble de son oeuvre. Dans la château de hasard, il y a la vie peuplée de hasards, la vie qui à travers eux fait oeuvre.

Je crois, pour les films de poche, à la pertience d’une méthode dans le cadre de laquelle le film se pense aprés coup, advient davantage qu’il ne se pense ou se conçoit. Le film de poche serait en quelque sorte un patron, une esquisse des temps modernes qui s’inscrit au croisement de l’événement (le hasard), de l’intuition (ou idée) et du geste.

Il ne serait plus nécéssaire d’imaginer une écriture, une structure narrative. Des images s’accumulent, qu’il est possible de faire résonner ensemble, en rapport avec d’autres images, d’autres sons empreintés ailleurs. Il s’agit là d’un travail totalement plastique, puisqu’on ne trouve dans le frigo que des aliments crus et non traités. Le cinematographe est autant une écriture qu’un art plastique.

Tout cela me rappelle un peu les méthodes de travail d’Arnaud Des Pallières avec Martin Wheeler, ce qu’il dit sur son rapport schizophrène au montage, sur la manière dont il mélange les sons. Même rapport à la matière, même jouissance dans l’acte de recréer, de refondre un ensemble de formes brutes dans une oeuvre économe et non moins brutale (d’autres diront lyrique).

C’est ça l’enjeu, la brutalité. Je sais bien que Jean-Charles Fitoussi, en m’entendant parler de Grandrieux (Sombre) à propos de la surimpression de motifs de destruction et de désir, est resté pour le moins sceptique. Mais l’enjeu dans Nocturnes comme dans Sombre, c’est toujours le raccourci, l’accès le plus immédiat, et donc quelque part violent, au corps de l’image, à son corps mis à vif.