Archive pour la catégorie ‘Idées’

Capture me quick : vers la diffusion vidéo en temps réel de tout et de tous sur Internet

L’option “quick capture” proposée sur YouTube depuis peu n’est qu’une étape vers le streaming, et donc les vidéos live . Je ne sais véritablement s’il s’agit d’une innovation, ou si cela nous ramène aux premiers temps d’Internet et à sa première égérie, Jenni. Pendant ce temps, Dailymotion lance la jukebox, beau jouet qui permet directement de répondre à une vidéo par une autre vidéo sans même avoir à passer par Dailymotion. Là encore, derrière la (trés) bonne idée, c’est ni plus ni moins que le skype vidéo qui se profile, mais un skype public avec de l’UGC ayant à la fois valeur de contenu et de message. Les deux peu à peu se brouillent. Les vidéos se font plus créatives, alors même qu’elles remplissent toujours leur fonction phatique. Elles communiquent certes, mais en inventant les nouveaux termes de la communication online. D’où cette idée qui veut qu’Internet et plus précisément ces nouveaux outils favorisent l’émergence d’une parole singulière et inédite. A ce stade cela reste un peu théorique, mais déjà des communautés se structurent autour de figures (Lisa Nova, Lonelygirl, etc.). Des vidéos donnent peu à peu corps à un monde imaginaire et pourtant constamment incarné par des personnes bel et bien réelles. On dit bien “se faire son cinéma”. L’expression, dans ce contexte, change de sens. Elle se vérifie littéralement.

Evidemment, les conséquences sont plus grandes encore si l’on considère les vidéos mobloguées : des happening en live, des caméra cachées, des enquêtes choc. Le rapport à l’image est plus immédiat encore que celui définit par la télé, pour la simple raison qu’il échappe aux codes et à l’autocensure propre à cette dernière. Veeker l’a déjà montré avec sa dernière campagne Veek the vote. J’attends à présent le jour prochain, où Veeker ajoutera à son site une fonction “quick capture”. …Watch out !

Monkeyvision : les singes ont de l’avenir

Le nouveau Wired est tout frais tout chaud, et réserve ce mois-ci quelques beaux articles. En couv’, la jolie frimousse de Lonelygirl15, qui sous ses airs enfantins cache décidément bien son jeu. Au sommaire, un article de fond sur YouTube et une mise au point avec les inventeurs de Lonelygirl15. De nouveaux termes pour tenter de mieux cerner les évolutions à venir de la vidéo online, et deux ou trois recettes pour inventer les hits de demain.

On commence par “Monkeyvision”. Le mot a de quoi faire sourire, mais il rend bien compte du côté à la fois florissant et saugrenu des vidéos uploadées sur YouTube. Il n’en demeure pas moins que le terme est opaque. Bob Garfield - l’auteur de l’article - ne manque d’ailleurs pas d’accompagner celui-ci d’une suite d’exemples, qu’il a la bonne idée d’illustrer à l’aide d’une chaîne conçue à cet effet. 6 vidéos y sont présentées, drôles, grotesques, mignonnes, bref il y en a pour tous les gouts. Monkeyvision permet de mieux saisir l’aspect inachevé, inattendu, farfelu et parfois génial du user generated content.

La question est ensuite de savoir qui est le “monkey” dans l’histoire. Ceux qui postent ou ceux qui regardent ? Mauvaise question, car dans l’histoire ce qui compte ce sont les chiffres aprés tout. Et les chiffres disent que nous sommes tous des singes, que ceux qui postent et ceux qui regardent sont les mêmes, qu’ils se parlent en échangeant des mots mais aussi des vidéos. Monkeyvision est donc avant tout une affaire de communauté.

Le problème du singe, c’est qu’il est segmentant. Enfin, c’est ce que se disent les annonceurs, qui pensent encore en terme de masses. Bon, la segmentation n’est pas un risque. On va créer un groupe “cute cat” et un autre “speed car”, laisser les membre classer les vidéos, et placer des pubs ciblées.
…Oui, mais segmentant, segmentant, genre vraiment limite parfois, un peu trash et hors norme. Monkeyvision réserve des surprises et pas forcément toujours les bonnes. Bien sûr il y a des risques, l’annonceur peut acheter des mots clés (”cat” encore) et se retrouver accolé à la vidéo d’un goth dégustant un cadavre de chat (véridique !). Bref, voilà pour Monkeyvision : le règne des singes se profile, et ses termes peu à peu se précisent.

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Passons à Lonelygirl, qui commençait à s’ennuyer. Les deux petits prodigies ne sont pas peu fiers de parader dans Wired, et ils le méritent bien. Miles Beckett le dit et le répète à qui veut bien l’entendre :

It’s a new medium. It requires new storytelling techniques. (…) What’s needed, he says, is content that’s built specifically for the Web. It doesn’t need to be lit like a film – that would make it feel less real. The camera work should be simple. There shouldn’t be a disembodied third-person camera – a character is always filming the action.

Bon, on la fait courte et on essaye de regarder la chose de plus prés :

1/ Keep it short. (ou “snack-sized content“).

You make movies for the big screen, sitcoms for TV, and something else entirely for the Internet. That’s the lesson of Lonelygirl15.

Les vidéos elles-mêmes sont constituées de morceaux choisis, à la manière d’un best of, ce qui permet de rompre l’impression de durée et de multiplier les impressions. Il y a du coup un côté zapping…

2/ …mais un zapping sur une même figure, qui s’envisage comme un paysage à multiples facettes. Tout le monde y trouve son compte : Bree à une gueule de cartoon, de teenage, d’extra-terrestre, de ce que vous voulez. Personne ne pense la même chose, et c’est ça qui plait à tout le monde. Raconter une histoire, c’est comme partager un mythe : sa puissance réside dans sa capacité à nous faire imaginer, à nous faire voir ce qu’on veut y voir. 2/ Gueule > mythe

3/ Realité/fiction : la distinction n’est plus opérante, le fait que tout le monde apprenne que Bree s’appelait en fait Rose n’a rien changé, du moins en terme de trafic. Dans “Storytelling” il y a “story”. Aprés qu’elle soit vraie ou fausse, what’s the hell, comme ils disent.

4/ Evidemment, il y a l’écriture. Là il faut être malin, et regarder du côté des séries. Ces monkeys savent bien où aller chercher l’inspiration, du moins lorsqu’il s’agit de distiller dans la narration quelques tricks, coups et rebondissements. Et là il n’y a pas photo. La première vidéo à atteindre les 500 000 l’a fait grâce à un trick : “my parents suck” (sic !).

5/ Je ne sais pas encore. L’étude des singes est un exercice long et fastidieux.

++Podcast bonus de l’entretien (Wired)++

J’en profite pour signaler un nouveau venu : ça s’appelle NewTeeVee, et c’est un blog Giga OM (qui commence à faire pas mal de petits).

Mobile festivals : formes et positionnement

Les mobile festivals ont fondamentalement deux objectifs :

1/ Découvrir de nouvelles formes et pratiques artistiques
2/ Explorer les nouvelles tendances du marché, de nouveaux produits, les nouveaux usages

Les spécificités de chacun tiennent à l’accent mis sur l’un ou sur l’autre de ces objectifs. La grande nouveauté par rapport aux festivals de courts-métrages se situe bien dans cette ambition de prospective. Il est néanmoins curieux que ces évènements soient seulement ponctuels. En tant que festivals, ils encouragent cette prospective et la rendent accessible au grand public. Dés lors, la question glisse vers un autre petit dilemme : faut-il privilégier la prospective ou la communication ? Est-ce une fausse question ? L’un est-il souhaitable sans l’autre ? Evidemment non. Mais le festival est-il la forme la plus pertinente pour ce mix prospective/communication. Pas forcément. Alors pour quel modèle peut-on opter ? La réponse est là, quelque part, sur le site de la Mobile asia competition (voilà un nom bien old school ; ) :

All participants are selected and invited by Art Center Nabi located in Seoul, Korea. In order to cover a wide range of interests and identities across the Asian region, Mobile Asia expects diverse agencies ranging from artists, audiences, scholars, professionals, activists, to policy-makers to participate. The main projects are initially designed by Art Center Nabi although the detailed execution and direction of the projects will be modified and further developed throughout the planning process in the pilot year.

1. Project development: Mobile Asia endeavors to support and present
creative energies and productions in new media culture and youth cul-
ture in Asian region.

- Mobile Asia Competition 2006: Mobile Asia will host Mobile Asia
Competition 2006 to reflect upon the mobile cultures of Asian region
through creative works and ideas by artists and media-makers.
- Exchange Program: Mobile Asia will promote cultural exchange
among cultural groups and individual artists among Asian countries
and/or between Asian region and non-Asian region.
- Exhibition: Mobile Asia will present exhibitions based on collective
curation and/or broader thematic approaches to promote critical
thoughts and alternative aesthetics that are relevant and unique to
contemporary Asian experiences.

2. Information Mapping & Research: Mobile Asia operates as an idea
generator to critique the current trend and explore the future of
communication technologies and cultures in Asian region.

- Feature, the magazine: Mobile Asia will publish Feature, an on-line
magazine to address the multiple facets of new media and youth
cultures in Asia by attracting a wide range of voices from journalists,
scholars, and practitioners.
- M-Flow,the blog: Mobile Asia will introduce updated, grounded
writings centering on Asian cultures and media trends addressed by
a body of selected bloggers from all over the world.
- Research: Mobile Asia will publish in-depth research reports and
book series based on collaborative, long-term studies of commonal-
ities and differences among new media experiences and youth
culture in Asian region.
- Conference: Mobile Asia organizes a conference dedicated to an
exchange of academic studies of new media and youth culture in the
Asian region, an examination of the role of Asian culture and identities
in the global communities, and a suggestion of policy initiatives to
enhance cultural empowerment for the public within Asia and beyond.

3. Network & Collaboration

- All the activities and projects above take place through collective
frameworks. We induce participation from a wide range of creative
agencies including artists, professionals, cultural workers, policy-
makers, etc. to share resources, information, and opinions. This way,
Mobile Asia will grow as an ever-evolving entity that embraces inputs
from diverse positions and visions.

Les films de poche : la prise du pouvoir par les images

J’entame aujourd’hui une série de billets consacrés à plusieurs notions clés, afin de poursuivre l’exploration des différentes formes de films de poches initiée dans un article récemment mis en ligne. J’avais alors proposé une définition en forme de tag cloud. J’y ajoute aujourd’hui la notion de contrôle.

Vous connaissez sans doute ces programmes américains qui diffusent - parfois en live - des courses poursuites. Celles-ci se terminent presque toujours en arrestation, la police en profitant pour faire bonne figure. Dans certains cas certes, l’exercice dérape, l’aventure se ponctuant par un suicide. C’est forcément moins drôle, mais alors ce sont sur les journalistes qu’on tape, la police - elle - a fait son boulot.

Tout cela, c’est fini. Fini le compte-rendu de journalistes-mercenaires d’images en quête de sensationnel, de mêche avec la police pour rendre compte des gros coups (de filets). Les journalistes n’ont plus le monopole de ces images pré-conçues, construites et mises en scène. Peu à peu apparaissent des organisations citoyennes chargées de rendre compte des exactions policières. Elles sont pour l’heure principalement le fait de minorités opprimées, notamment aux Etats-unis où elles commencent à rencontrer les premiers succès. Premier cas d’étude : Cop Watch à LA :

We urge everyone to have a camera on them at all times so if anything happens it can be documented. The concept of patrolling the police is something we are trying to push as a form of direct action,” said Sherman Austin, a founder of Cop Watch L.A., which launched its Web site three months ago.

The three videos shot on cell phones or small recorders capturing Los Angeles police using apparently excessive force to restrain suspects all surfaced within a week.

Au contrôle des images se substitue progressivement le contrôle de ceux-là mêmes qui sont censés contrôler. L’éloge du contrôle doit composer avec d’autres images prônant quant à elle une maitrise du contrôle. Un nouveau contre-pouvoir émerge à la faveur de la diffusion de plus en plus massive des caméraphones.

Ce phénomène apparait au même moment en Asie (voir la vidéo en Malaisie) et en Europe, comme l’attestent plusieurs vidéos présentes sur YouTube. En suisse récemment, une vidéo décrivant l’arrestation musclée d’une enseignante sud-africaine provoquait un scandale :

The Geneva Police Department has a “Rodney King” racial brutality scandal on their hands, documented by an a eye-witness with a camera phone. The video has been broadcasted on all the TV news stations.
Last week two policemen brutaly arrested a 33 year-old South African school teacher who was crossing the street. She was thrown to the ground and handcuffed, they didn’t even smooth down her skirt and left her on the sidewalk with her underwear exposed. The policemen claimed she “looked like an illegal immigrant because of the color of her skin and the way she was dressed”. The two policemen have been suspended.

Il faut évidemment bien ce garder d’occulter les effets pervers de ces vidéos, toutes aussi construites et peut-être partiales que les programmes diffusés sur les networks americains (et TF1) ainsi que l’expliquent certains journalistes (cf. Amateur videos often incomplete).

Le principal enjeu est à présent de faire reconnaitre ces vidéos légalement et de leur conférer une valeur juridique afin qu’elles soient jugées recevables par les tribunaux.

Ensuite d’un point de vue plus analytique, il est clair que ces vidéos indiquent un vrai courant documentaire au sein des films de poche. Documentaire militant mais aussi - dans la forme - faux-documentaire. On peut ainsi redessiner la carte théorique des films de poche avec d’une part la capture des faits et le contrôle par les images, de l’autre la production des faits (avec notamment le Happy Slapping et sur l’anti-slapping) et l’effraction par les images, que cette effraction soit d’ordre légal ou simplement artistique, auquel cas l’artiste s’insinue par effraction dans la réalité qu’il modifie.

Ils en parlent :
++BBC++
++Picturephoning++

Surpris par la nuit

Juste au passage, ne ratez pas cette émission avec Annie Le Brun qui parle d’une manière trés juste de Sade. Je vous conseille aussi son dernier livre dans lequel elle aborde ce sujet plus longuement. La façon dont elle parle d’un infini visé physiquement, et de la volonté profonde de représenter cet infini me touche particulièrement. Ses paroles font indirectement écho à celles - plus libres et moins référencées - de Breillat. Le plus intéressant reste la manière dont Sade tire les conséquences de la suppression de toute espèce de transcendance. Bref, tout dans ce que dit Annie Le Brun me ramène de façon presque évidente à une sorte de sublime en exercice. Comme elle le dit si bien, la philosophie dans le boudoir, c’est-à-dire la pensée engendrée par le corps, réfléchie par lui.

Vous l’avez vu ?

Il faut imaginer sur le même mode un drame, une comédie ou plus paradoxallement encore un film d’action au ralenti. L’image accélérée est appauvrie, on ne voit rien ou plutôt on n’a plus le temps de voir. The Bourne identity est pour moi symptômatique de cette tendance qui consiste à surenchérir du côté du montage. Si bien que ce dernier plutôt que de construire, annule cela même qu’il prétend montrer.
Un drame au ralenti supposerait une image complexe, trés composée, ou dotée de différentes couches. Ici, c’est le flou qui prévaut et avec lui le doute.

On peut également songer au dernier plan séquence de Profession reporter, qui est à sa manière une forme d’ellipse. Mais là encore, il y a dans cette image à la fois celle que l’on voit, et celles que l’on imagine.

Moreorless

Cette étude met en avant un fait troublant :

“By 2009, the cumulative number of camera phones shipped since the inception of the camera phone category in this millennium will exceed the total number of all film and digital cameras shipped in the entire history of photography since the 1800s. It is a mind-boggling forecast that is really shaking up all corners of the consumer imaging world.”

Je ne sais si le plus frappant dans ces quelques lignes est le fait qu’on parviennent aussi rapidement à une stricte équivalence de volumes (2 siècles contre à peine 3 ou 4 ans), ou que les cameraphones soient de plus en plus considérés comme une alternative par rapport aux appareils photos et aux caméras vidéo.

Cela rappelle les belles ambitions de Nokia et indique un glissement en terme d’usages. En fonction de la généralistation et du perfectionnement de ces outils, les appareils photos et caméras vidéos seront progressivement reservés à un usage professionnel et artistique. Du reste, ne le sont-ils pas un peu déjà ?

Dés lors, face à la muliplication des cameraphones et leur miniaturisation, la question n’est-elle pas de savoir si “Less is more” (comme le clame par exemple Motorola avec son Razor) ou “more is less” ?

Je dirais pour ma part : augmentation des images d’une part, limitation de l’image de l’autre. A cela prés que cette limitation participe d’une redecouverte d’une sorte d’Arte povera vidéo assez fleurissant ces temps-ci en Europe.

Britney (Spears)

Cette vidéo n’est pas gratuite. Je titre de nouveau “Britney”, et ça n’est pas gratuit non plus. Car celle que vous voyez est et n’est pas Britney. C’est l’image documentaire de Britney. Image de téléphone : prise sur le fait, à la volée, image qui vaut de l’or, immédiate et irréfutable. Image de téléphone qui défait l’image construite de tous les jours, qui démasque ou dénude. Retour à l’idée fixe que le cameraphone fout à poil bien plus qu’il ne constitue des formes, des objets. Retour à l’idée d’un état initial du cinéma, au travail du négatif.

Kevin Rose

Cela n’a rien à voir avec les films de poche, mais cela concerne directement les blogs. Cela va tellement dans le sens de ce que je pense, que je ne peux pas m’empêcher de vous renvoyer vers ce post. Rafat revient sur la couverture que fait Business Week de la sucess story de Kevin Rose (Mister DIGG). C’est court, bien envoyé, et trés éloquent.

Quoi de neuf ?

Bien, j’ai regardé pas mal de films et un gros mois a passé durant lequel j’ai pu m’approprier mon nouveau téléphone de poche. Franchement, je ne sais pas par quoi commencer. Peut-être de manière introductive identifier ça et là des tendances, histoire d’établir une petite géographie des lieux.

Silhouette

D’abord cette tentation que je retrouve dans plusieurs films de poche, qui est celle du metafilm. Certains s’interrogent sur la possibilité de créer, de dire, d’émouvoir avec l’image. Ils annoncent leurs effets, avant d’y recourir du coup de façon quasi brechtienne. C’est Mathieu Saura avec TOURNER EN ROND ET SE LAISSER CONSUMER, qui d’un coup lâche les violons et joue de son téléphone, accélére l’image pour la faire décoller. Cela marche bien, étonnamment même, mais toujours reste cette distance, cette reserve vis-à-vis d’une image fabriquée et quelque part instrumentalisée. Ailleurs, chez Benoît, cette petite série de metafilms qui chacuns reviennent sur l’image du téléphone (Plan séquence 11), la mise-en-scène qu’il permet (plan séquence 5), le hasard qu’il accueille, l’initimité qu’il rend ou non possible (plan séquence 6). Le film, la voix s’interroge sur ses propres moyens, fait inéluctablement retour sur elle-même, un peu à la manière de Christophe Atabekian dans ses premiers Phonebills, sur le ton du commentaire, mais un commentaire cosubstantiel au film. Le metafilm c’est le double jeu, l’impossibilité d’une prise immédiate et fulgurante avec l’image que pourtant le téléphone encourage ; et en même temps l’impression d’une aventure : je témoigne d’un changement, mieux j’en jouis.

Pixels

Il y a toujours chez Benoît, dans les vidéos les plus récentes d’ailleurs (ça n’est pas un hasard), ce goût du récit, du détournement, de l’histoire simple racontée simplement, avec un musique fragile, étirée, étiolée. L’hymne à la joie par exemple, presque desagrégé. Dans ces films de poches ( Plan séquences 8, 12 et 13), on retrouve assez étrangement le ton d’Arnaud des Pallières dans Disneyland, mon viex pays natal. La composition musicale est également dans l’esprit relativement proche de ce que Martin Wheeler fait par exemple dans Adieu avec Vivaldi. Ces films se révélent plus justes et plus efficaces dans la mesure où ils attestent d’une plus grande économie, d’une retenue et en même temps d’une certaine sincérité. Leur ton est direct. Il faut songer à la voix de des Pallières dans Disneyland, c’est à cette voix que je songe en regardant Incident à la sortie, à cette manière de détourner, de pirater d’un coup le réel en le rendant dans le même temps plus clair et plus inquiétant (cf. méditation #1 de Christophe Atabekian). Le film de poche est un appareil de prise de notes qui permet de capter de la matière mais aussi de la scanner ou de la troubler. C’est sur la matière que doit porter le travail et sur le ton de films qui peu à peu se simplifient, comme l’écriture se débarasse avec le temps de ses effets superflus, comme une pierre polie par les âges (et le travail du temps) tend vers sa forme finale, essentielle.

Benoît - Cayac

Ce qui m’amène naturellement à cette citation de Benoît :

“Mais manipuler, manipuler, est-ce cela que je souhaite ? Non, je crois que je ne veux plus manipuler les images, mais au contraire les laisser parler, laisser exister mon regard, le regard de mon geste sur ce qui fut là, face à ce petit objet au creux de ma main. Choisir ce que je montre, susciter l’échange.

Alors le plan-séquence : faire du montage non pas dans la caméra, mais faire du montage au réel : marcher, s’arrêter, faire un geste, regarder là, et puis bouger le bras, regarder ailleurs. Ecrire en images l’histoire qui se raconte en moi quand je suis là, transmettre cette histoire, recevoir le regard de l’autre, et s’enrichir mutuellement de nos perceptions.”

J’ai bien l’impression en revanche en voyant les premiers films que la manipulation est encore là, surtout dans la musique et les effets sonores qui imposent leur lot de sens, d’ambiances et d’intentions. L’image ainsi se voit parasitée, et le souffle qu’elle porte contrarié par un son omnipotent qui comble l’espace entier. Bien sûr, c’est mon côté bazinien intégriste qui parle ici. Bazin d’ailleurs n’était pas contre les plan-séquences, au contraire. Mais le son joue pour moi autant que l’image et je trouve en l’occurence qu’elle en souffre, du moins au début.

C’est la raison pour laquelle je parle de pierre polie et toujours à polir. Parce que les films de poches tout comme les autres films doivent tendre vers leur forme nécéssaire. Parce qu’un film de poche reste un film, pas un exercice de style. Parce qu’en pratiquant le film de poche tous les jours, on avance plus vite, au plus juste. Le maître mot du film poche aujourd’hui c’est l’économie. Economie de l’oeuvre en dépit de tant de rushes, économie en dépit de la tentation des effets, de bluffer, de masquer la misère des plans. Economie de l’oeuvre comme le signe d’une foi dans l’image. Economie de l’oeuvre comme le passage progressif du film de poche à l’âge de raison.

Une autre citation de Christophe :

“Pas le courage de monter le Phone Bill d’aujourd’hui. D’ailleurs je ne sais pas s’il doit y en avoir d’autres. Je ne sais pas si c’est une bonne idée. Je crois qu’il faut faire autre chose, maintenant. Radicalement.”

La perplexité. La routine. Le doute. Tout cela joue en faveur de l’économie, de la forme juste, adéquate, nécéssaire. Sans doute en effet faut-il échapper aux recettes, quand bien même celles-ci fonctionneraient, ne plus s’en satisfaire même si le risque est grand de se perdre à nouveau dans le champ des possibles.

Dernière phrase de Saint Beuve trouvée dans le bon dictionnaire auquel je renvoie dans cette page : “Hier, un violent disciple de Balzac souffletait Vauvenargues (…) pour avoir dit que ce n’est pas assez d’avoir de grandes facultés, qu’il faut en avoir l’économie.”

PS : Merci à Nathalie pour m’avoir indiqué la source de certaines de ces citations.