Archive pour la catégorie ‘Idées’

Ce qui arrive

Jean-Charles Fitoussi filme avec un LG. Ce téléphone est rectangulaire, ce qui permet de le poser sur n’importe quelle surface plane et de filmer ainsi sans bouger. A peine est-il nécessaire d’être présent. Le téléphone tourne tout seul.

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En voyant cette vidéo, et en particulier ce plan, je me demande si Jean-Charles se trouve dans la cabine, et/ou s’il a posé son téléphone. Je suis pratiquement certain qu’il l’ai posé, seul sa présence pose question.

J’ai toujours aimé l’idée qu’une image pouvait se faire sans moi. Le téléphone permet qu’on s’en remette à lui. Dans ce cas, il attrape tout ce qu’il peut, dans le cadre qu’on lui donne. Il sert d’épuisette. La question n’est dés lors plus : qu’est-ce qu’on prend (quel est le cadre, qu’est-ce qui est regardé) mais plutôt qu’est-ce qui arrive ?

Ce qui arrive, c’est l’accident. Un film fait d’accidents est-il encore un film, ou juste un document ? Nous arrivera-t-il un jour de regarder ce genre de documents comme on regarde aujourd’hui un film ? Comme on regarde la vidéo d’une webcam, des séquences de vidéo surveillance. Parfois l’accident fait l’oeuvre. Dans d’autres cas, c’est au contraire l’absence d’accident, sa reconstitution qui fait oeuvre (à l’instar de Philip-Lorca diCorcia, par exemple).

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Eveiller - Veiller - Surveiller. Les trois pôles de l’image.

Des images sans voix

J’ai parcouru en préparation du festival des 4 écrans toutes ces images dites “du réel”, prises sur le vif lors d’évènements ou d’accidents. Bon nombre d’entres elles sont réalisées avec des portables, coupées, remontées et diffusées sur plusieurs plateformes par plusieurs personnes. Il leur arrive d’être détournées au service d’un message ou d’une cause, travesties et vidées de leurs sens.

Ces vidéos brutes au début ne disent rien, et se présentent comme des documents de travail. Elles n’ont pas d’origine, et valent finalement comme autant d’images de surveillance. Elles attestent de ce qui s’est passé.

Leur statut de preuve en fait des pièces à conviction, mais on ne sait exactement pour ou contre qui, ni même pour quoi au juste. Faute de détournements ou de commentaires, ces images ne parlent pas comme le font les actualités. D’elles transpire une sorte de violence sourde, qui ne dit rien de particulier, parce qu’elles impliquent la foule.

La foule reprend ses droits, dans les métros, mais aussi sur Internet. Elle s’échange des images sur elle-même, qu’elle travaille et sculpte comme un gros cube de terre glaise. Elle le pétrit, elle se pétrit, pour mieux se mettre en scène et sans doute faire valoir son droit à l’image. Elle se contemple et déjà s’interroge sur ce qui la reflète. Elle se demande si ces images serviront un jour, à témoigner ou à avancer.

On dit “la banlieue s’exprime”, mais ces images n’expriment que du bruit. Elles disent en creux une incapacité à dire, et constituent à cet égard l’exact inverse d’un message. Elles destituent ce qui est vu et le ramène à l’état de chose. L’image fait écran. Elle devient un point aveugle, un endroit à partir duquel on ne peut plus regarder notre société, ni en parler.

A propos de ces images du réel, qu’elles soient filmées à la volée ou par une caméra du surveillance, ce proverbe soufiste :

« l’œil n’est pas capable de se voir lui-même »

Vu du ciel

Vu du ciel, il y a une nature frustre et dévastée, quadrillée par des sentiers de béton et jalonnée de maisons en bois. Au milieu de tout cela, un petit homme tend les bras au ciel. Comme pour appeler à l’aide.

Connecting people - Art et technologie, retour sur le sublime

En lisant aujourd’hui cet article du Washington post consacré à l’exposition organisée au Musée de Baltimore (CELL PHONE: Art and the Mobile Phone), il m’a semblé tout d’un coup qu’un aspect de l’art contemporain était bien plus valorisé dans les sociétés anglo-saxonnes qu’il ne l’était en France. Cet aspect tient dans le mariage de l’art et de la technologie, ou plutôt dans le détournement ou le prolongement de l’art par la technologie. Nouvelles techniques, nouvelles formes, nouvelles problématiques mais aussi et surtout nouvelles expériences esthétiques.

Dans l’article, Michael O’Sullivan écrit :

That idea — that we are all connected to one another in a world in which technology often seems to heighten our sense of isolation — is actually the show’s not-so-subtle subtext.

Sentiment d’angoisse, ou au contraire constat selon lequel ce réseau loin d’être intrusif, renforce la communauté ? Un peu des deux, et finalement ce n’est pas trés important. Le plus intéressant pour moi, c’est de me demander pourquoi il y a aux Etats-unis des expositions qui abordent ces problématiques, pourquoi tel blog (WMMNA) se fait l’écho des croisements entre art et technologie avec un tel acharnement. Je trouve ça curieux, je trouve ça gênant. Car ces présentations manquent souvent cruellement d’une certaine distance critique. C’est cela qui me gêne, cette espèce de complaisance pour le futur proche, c’est cette absence de sens qui fait de ces oeuvres des formes sèches et d’emblée caduques.

Ce qui me plait dans WMMNA, c’est l’idée que l’art aussi peut être un laboratoire. Mais est-ce à dire que toutes les expériences techniques un tant soit peu marginales, créatives ou décalées sont de l’art ?

Mais je m’éloigne. Le sous-texte donc de l’exposition de Baltimore serait donc : nous sommes tous connectés. Et il y a là aussi une fascination qui opère. Une fascination pour la manière dont la technologie à la fois permet et accroit dans des proportions vertigineuses la mise en réseaux. La question n’est pas de savoir si c’est bien ou mal, ici c’est la dimension qui importe, c’est le chiffre qui impressionne.

Il y a deux ans dans le Colorado, une exposition était organisée autour d’une notion plutôt en vogue, le sublime. L’exposition s’intitulait : Techno/sublime et se proposait de faire une sorte de passage en revue des formes contemporaine du sublime mathématique. Le sublime mathématique, c’est quoi ? Une figure de l’immense, un aperçu de l’infini. Autrement dit quelque chose qui ne peut se mesuré, qui défie les chiffres. Je pense que les sociétés anglo-saxonnes éprouvent un intérêt pour cet aspect de l’art contemporain pour la simple raison qu’elles sont fascinées par ce sublime kantien, pur et quantitatif. Je pense que cette préférence a à voir avec le capitalisme protestant, parce qu’il valorise bien plus le sublime mathématique dans l’art, et l’apport des nouvelles technologies dans ce domaine.

La part cachée, sous-estimée de tout cela, c’est le sublime dynamique, c’est le difforme, c’est le hiatus. Quelque chose qui traverse l’art contemporain de part en part, mais de manière plus subtile et insidieuse. Mais de ce sublime là il est rarement question dans la critique contemporaine. Pour la simple raison que pour bien en comprendre l’esprit il est nécessaire de redéfinir la notion à l’aune des formes contemporaines. Et pour moi la première de ces formes est le cinéma d’Antonioni, pour lequel la technologie n’est pas un instrument mais bien plutôt un objet, mieux : une créature.

L’effet M6 - retour sur le Happy-Slapping

Avant j’aimais bien Melissa, je me disais en regardant LCI comment au juste Gilardi faisait pour bosser avec elle tous les jours, que tout de même cela devait être dur, tant elle crevait l’écran, tant elle était irrésistible.

Mais l’effet Melissa le week-end dernier, c’était ça :

Une émission sur M6 en partie consacrée au Happy Slapping, et hop, mon trafic est multiplié par 10 l’espace de deux jours. Je connaissais l’effet Digg, voici l’effet M6.

Marrant la manière dont un mot, un phénomène, met du temps à se propager. Quelques minutes pour les images, quelques semaines au plus pour les adolescents, mais quelques années pour le grand public, 2 pour être exacte. Je me souviens encore pour Pocketfilms 1 aborder le sujet et tenter de prendre la mesure du phénomène.

Ceci me donne l’occasion de répondre aux questions classiques que les journalistes posent (ils adorent, cela fait figure pour eux de symptôme, c’est inédit et sensationnel, et intellectuellement facilement exploitable, le pied quoi !) au sujet du Happy Slapping.

A la limite, je devrais même éditer un wiki Happy Slapping, car honnêtement si un seul post fait 50% du trafic du blog, quelque part cela devrait valoir le coup…Aprés enquête et recherche du mot du Google, j’arrive juste aprés Wikio.

Donc le bilan sur le Happy Slapping, en deux mots car à vrai dire inutile d’en dire plus. Pour moi c’est la forme la plus primaire, la plus révélatrice aussi de ce que provoque le mobile dans l’espace du public. Il démultiplie l’exposition (tout peut être montré), et ainsi encourage la performance (grace au mobile je me mets en scène, je crée l’évènement dans l’espace public). Autrement dit, les mobiles créent de l’exposition, parce qu’ils voient partout et que ce qu’ils voient est vu partout. D’où l’intérêt de s’exposer, de se mettre en valeur, de faire des coups de pubs, et donc de donner des coups.

Cela semble aberrant comme ça, et c’est finalement ce qui choque le plus dans l’histoire (le mobile n’est pas un symptôme mais un révélateur) : que frapper ou violer puisse être un motif de fierté. C’est à cet endroit précis que s’arrête mon interprétation du happy slapping, car là réside un gouffre difficilement sondable.

Le happy slapping rappelle seulement le pouvoir des mobiles qui est de tout voir, que ce qui est vu l’est par tous, et que par conséquent seul ce qui est excessif, rare et sensationnel peut véritablement sortir du lot, et trouver un public massif et assoiffé. Le sensationnel à tout prix, c’est la violence et le sexe, quelque chose qu’on retrouve finalement dans tous les media, constamment. Tout ça pour arriver au constat finalement que le Happy Slapping est un phénomène logique, engendré par une société schizophrène qui encourage d’un côté et punie de l’autre. L’idée est un peu provocatrice, mais elle aura le mérite d’initier un débat.

Du reste la seule chose peut-être qui m’intéresse dans le Happy Slapping, c’est sa dimension de performance. J’y vois la promesse d’interventions publiques sous d’autres formes, plus créatives et joyeuses.

Le New York Times a publié il y a peu un article trés instructif : Teenagers Misbehaving, for All Online to Watch

Update : le sujet est décidément trés chaud ces jours ci. Quelques artistes s’emparent du sujet, en détournant ces vidéos pour les faire tendre vers le jeu vidéo ou la forme abstraite. C’est ludique et plutôt séduisant, trés facile quelque part, et peut-être même complaisant.
Laura Bey, Invert effects

Tu supposes un coin d’herbe

Avant-hier je suis allé au théâtre, ce qui franchement m’arrive assez rarement, sauf quand c’est pour aller voir des pièces de Lumière d’Août, pote et talent obligent.

Ca s’appelle “Tu supposes un coin d’herbe” et c’est au Théâtre de la Bastille. Je n’ai pas grand chose à dire, si ce n’est que c’est le genre d’oeuvre qu’il est bon de fréquenter. Parce qu’elle parle une langue simple et presque familière, tout en fourmillant de détails inattendus. Parce que tout en elle d’une manière ou d’une autre communique. Non pas parce qu’il y a du message, mais parce que les mots s’y échangent et se transmettent. De la scène aux vidéos, les voix s’interpellent et se répondent comme si finalement les notions de lieu, d’instance physique et de représentation ne comptaient plus, pas plus en tout cas que cette conversation livrée d’un seul tenant et flottant presque en apesanteur. Tout cela ne vous dit rien, j’en ai peur.

Me reviennent dans la tête deux mots clés de la pièce. “Hypothèse” et “consentement”. Faire l’hypothèse de différentes vies, de différents états sociaux (ou persona), interpréter des symptômes de fatigue à l’aune d’interprétations plausibles mais toujours hypothétiques. C’est un peu le premier temps de cette pièce pour moi. Le second étant le consentement. Un homme revient à un moment dans une vidéo de la pièce sur ces lesbiennes sado-maso qui, dans les années 80 je crois, sévissaient à New York et San Francisco. Cette communauté exprimait pour certains la réduction de la femme au statut d’homme, à sa posture archétypique de dominant. Ces lesbiennes ne faisaient que répéter des schémas de domination préétablis et de cette manière les entretenaient. Les intéressées répondaient à ça qu’elles ne faisaient qu’exercer leur consentement, en changeant les rôles et en testant leurs limites. Leur consentement ne pouvait être que ponctuel et conditionnel, mais il permettait de vérifier et de renouveler leur capacité à disposer librement de leur être. Ce consentement était en un sens l’expression directe de leur liberté.

Dire “je suppose un coin d’herbe”, n’a pas le même sens que “je consens un coin d’herbe”. Car dis comme ça, c’est un coin d’herbe qu’on me ôte. Le consentement est retranchement de soi à soi. L’exact opposé de l’hypothèse qui prolonge le sujet. Ces deux mots recouvriraient donc deux états de l’être, deux choix de vie pour tout dire. Ca n’est pas “donner ou prendre”, mais “s’adonner ou prendre sur soi”.

Ceci dit il est bien tard pour parler de ça, et ces lignes n’ont peut-être guère de sens. Au mieux indiquent-elles une direction. Dans tous les cas, je pense tenir dans cet exemple et la notion de consentement l’explication de la fatigue dont parle l’auteur du début à la fin. Prendre sur soi, c’est retrancher quelque chose à soi-même. Et bizarrement ensemble on retranche, parce qu’on a pas choisi d’être ensemble, pas comme ça, avec ces règles, cette histoire, ces plans consentis pour nous.

Sous-jouer

Je parlais dans le précédent billet de distance. Ici c’est une autre distance qui se joue, inhérente à l’underacting. Distance dans le jeu qui j’ignore pourquoi me pousse au fou rire. Cette femme balance le frisbee comme une brique, dans les roses. C’est hilarant sans qu’il se passe rien.

Il y a dans l’underacting une grande beauté qui n’en finira pas de me fasciner. Deux scènes qui pour moi sont fondatrices de ma cinéphilie. La scène à trois - presque finale - de la Notte, dans laquelle Marcello Mastroianni et Jeanne Moreau tournent autour de Monica Vitti. La scène sur le port dans Il Deserto Rosso, où Monica Vitti - toujours elle - fait fasse au groupe d’amis qui la dévisagent. Raison pour laquelle je reviens sans cesse à Antonioni, et qu’il constitue une clé de voute de mon rapport au cinéma.

Sur une certaine tendance de la côte Est

Les samedi matin ont toujours quelque chose de bon puisqu’ils se prêtent presque par nature à la grasse matinée tranquille, ou dans mon cas aux promenades distraites sur Internet. C’est ainsi que je me suis retrouvé comme par enchantement à explorer les multiples galeries de Williamsburg, ce quartier trés arty et un peu tendance de Brooklyn. Partant de la Cinders Gallery, j’ai découvert toute une mouvance d’artistes, de couturiers et de fashion victimes unis autour d’une même esthétique et travaillés par les même références. Même souci de l’esquisse, du croquis mal dégrossi, de la couleur grossière, bref d’une oeuvre assumant sa part artisanale. Récurrence presque douteuse ailleurs de marques, de signes, d’emblèmes, de codes reproduits, évidés, détournés. D’une part proximité dans la manière simple et crue ; distance de l’autre dans le regard porté sur le monde, dans la parole même et ce qui est dit.

Je pourrais me dire que tout cela se cantonne à Williamsburg, seulement d’autres évènements cet automne m’ont laissé penser qu’il y avait bien là une sorte de famille New Yorkaise qui se dessinait. D’abord la visite de l’expo Karen Kilimnik - plutôt désagréable - dans laquelle j’ai décelé un peu d’habileté et de malice, beaucoup de pose et complaisance. C’est je crois cette complaisance qui m’a le plus déplu, non pas la grossièreté des traits, le parti pris du kitch, mais le fait que tous ces tableaux fassent écrans et ne renvoient jamais à rien d’autre qu’eux. Comme si cette génération s’en remettait aux images, aux icônes ramenés à leur statuts d’images sourdes. Comme si faire ce constat et en tirer toutes les conséquences dans ses tableaux, c’était faire art. Cette démarche m’apparait au contraire bien pauvre et plutôt ringuarde.
Autre moment de l’autonome, à la générale, une performance du Moving theatre. Un happening un peu déluré et improvisé, des personnages allumés et non moins typés, du corps qui joue et qui vibre comme au cinéma. La raison d’ailleurs pour laquelle j’ai assez aimé tient précisément au fait que c’était déjà en un sens du cinéma. Mélange des genres, mais également jeu de genres dans lequel les corps ne s’appartiennent plus à force d’endosser des masques. Au point qu’ils en sont ramenés à n’être que de la chaire, quelque chose qui est gros ou musclé, qui cours et qui crie, bref qui travaille devant les yeux et fait ainsi acte d’existence (voir aussi Ann Liv Young au théatre de la Bastille).


Voir la vidéo de la performance du 11 novembre

Alors dans tout ça, ce que je vois simplement c’est d’abord un retour à l’oeuvre comme ouvrage, c’est-à-dire à la fois le résultat d’un travail et le processus même de ce travail. Toutes ces propositions, qu’il s’agisse de dessins, peintures, de performances ou encore de musique (Coco Rosie, Au revoir Simone, etc.) ramène à un état initial et presque primitif d’une création qui se donne à voir dans son état le plus simple et dénué. Tout ça pour mieux revenir à la matière et au corps, pour mieux faire résonner ce qui dans l’oeuvre a du corps et nous regarde. Mais ensuite - et c’est là que ça se corse - des écueils et des excès du côté de la distance. Pas une distance spatiale à la Andreas Gursky ou la Thomas Demand, une distance scientifique et plutôt européenne, mais une distance à l’américaine, toujours amusée et référencée, qui décolle et décale. Cette distance me fatigue, non pas forcément parce qu’elle travaille l’art américain depuis prés de 30 ans, mais parce qu’elle est grosse et je dirais presque grasse, plus maniérée que baroque, plus divertissante qu’éclairante.

Que penser d’un art modeste ? Un art qui n’est pas monumental, qui ne se paye pas de mots, qui ne verse pas dans l’artifice ou le subterfuge, qui ne triche pas. Un art intègre, qui dévoile ses moyens et avoue ses intentions. Un art de l’illustration ou de la chanson, beau et simple, qui va droit au coeur parce qu’il est initial, parce qu’il est nécessaire. Mais à l’endroit précis où il devient modeste en renonçant à créer, en se dédouanant et en faisant primer le dédouanement, alors il se travesti, il devient quelque chose qui n’est pas même de l’art mais, stricto sensu, du déchet.

Notre génération semble plutôt attirée par cet art modeste. Manière pour elle d’en revenir à l’essentiel en prenant acte des excès passés. Seulement il y a deux manières d’être modeste. L’une honnête, qui ne prétend pas et se cantonne à la parole nécessaire. L’autre débile qui prétend comme toujours arriver trop tard, et ne s’inscrit dans l’histoire que pour mieux s’en distancier. On a tellement rabattu les oreilles à ces bons élèves américains avec les post-modernism studies, qu’on en a fait des post-artistes. Autrement dit des débris d’artistes.

Ce qui sans doute me touche le plus dans l’illustration et plus largement la BD indépendante américaine, est cette extraordinaire capacité à s’inscrire à équidistance de ces deux tendances de l’art modeste, et à sonner aussi juste. C’est je crois pour cette raison que je la trouve aussi riche et fascinante. Que Daniel Clowes me comble à chaque nouvelle lecture, que bon nombre d’artistes D&Q me sidèrent (récemment Geneviève castrée).

La côté Est étouffe et m’est étouffante. C’est ailleurs qu’il faut trouver l’air, sous d’autres longitudes.

N.B. Ce qui se passe depuis quelques temps à Paris n’est pas étranger à cette tendance. Il suffit de jeter un oeil du côté par exemple de la galerie en marge, pour s’en apercevoir. J’y reviendrai dans un prochain billet.

Contenus et contenants : vers un cycle vertueux

Je me souviens de cette époque, où les fusions allaient bon train. AOLTimeWarner donnait le top départ, tandis que de l’autre côté de l’atlantique Vivendi lui emboitait le pas. Ceux qui avaient des tuyaux voulaient du contenu, et inversement. C’était principalement une question d’infrastructure et de produits génériques. On vendait de l’accès, on dealait des catalogues.

Aujourd’hui les termes ont changés. Les plateformes sont ouvertes. La problématique de l’accès s’est substituée celle du choix. Mais un choix actif, producteur de contenu et de sens. Le contenu ne vient pas d’en haut, il se crée (aussi) en bas, la réception n’est pas uniforme mais éditée et personnalisée. Le contenu peu à peu devient le contenant, est permis et nourri par lui, à mesure que celui-ci facilite la navigation, encourage l’interaction et suscite de lui-même - de façon endogène - son propre contenu.

Entre web 1.0 et web 2.0, nous sommes passés d’un contenant vide à une matrice dont la fonction intrinsèque est de générer du contenu. Mais du contenu comment ?

Premier temps du web 2.0 > La matrice fonctionne à plein régime, le contenu et les réseaux prolifèrent et croissent. De même d’ailleurs que les start-ups et les modèles.

Second temps du web 2.0 > La matrice s’enrichie d’un certain nombre d’outils lui permettant d’autogérer sa production en fonction de critères essentiellement d’ordre qualitatifs. Les premières fusions ont lieu, et les acteurs commencent à imaginer comment exactement penser dans un même mouvement création et sélection du contenu, sa production et sa réception.

Dailymotion a annoncé il y a peu avoir conclu un accord avec un syndicat de producteur indépendant. Daily obtient ainsi les droits de diffusion de vidéos. Plutôt web 1.0 comme démarche. Mais Benjamin ne s’arrêtera pas là. Il sait depuis longtemps qu’il produira un jour, il me l’a dit ; ) De son côté, Eyeka prépare son entrée dans l’arène (disclosure : et moi avec elle ). Elle affute ses outils à l’approche de sa sortie publique. Eyeka favorise précisément la production et la mise en valeur d’un oeuvres de qualité, que le site entend à terme susciter de manière naturelle et, serais-je tenté de dire, vertueuse. Cela me paraît être une tendance de fond. Ensuite à chacun sa méthode, son ton, ses outils. A chacun aussi son éthique, son regard sur ce qu’il produit. C’est là que se fera la différence, et que le public fera son choix, sur le rapport que chacun entretient à ce qu’il consomme. Plus qu’un choix d’internaute, c’est déjà quelque part un choix de vie.

Digression : deux mots sur Leweb3

Je ne vais pas épiloguer, l’avalanche de posts est suffisamment éloquente. Leweb3 est en tête sur Technorati, et bon nombre d’articles descendent la manifestation en flèche, webreakstuff ou encore Techcrunch UK.

3 choses :

1/ En bon Français, Lemeur a conçu cette manifestation comme un outil d’auto-promotion à l’intérieur des frontières, plutôt que pour promouvoir les idées et les entreprises françaises à l’étranger.

2/ Ensuite l’évènement est devenu comme chacun l’a remarqué un rassemblement trés corporate. Tout comme l’était d’ailleurs le dernier Mobile Monday, ennuyeux et extrêmement guindé. D’où des interventions standard vaines et vides.

3/ Tout ce bruit autour du Web3 pour finalement constater qu’il n’est qu’un prétexte. Prétexte pour le networking, prétexte pour le buzz. Cela tout le monde le savait déjà, et cela n’est guère une nouvelle. Mais un prétexte bien français, sans idée neuve, sans projet, un peu indécent ou insolent.

Résultats :

1/ Lemeur ne donne pas aux Français un aperçu du (nouveau) monde, il sert au monde les éternels clichés qu’il a des français.
2/ En voulant jouer la provocation avec des titres fumeux et des invités de dernière minute, Lemeur crée un buzz qui se retourne contre lui.

Conclusion :
Lemeur aura toujours raison, car le bruit est plus fort que le sens. Et Lemeur sait faire du bruit, de cela tout le monde se souviendra. En oubliant le reste, en oubliant le sens.

Update : Sam Sethi viré !

Plus d’explications ici, via Citron jaune

La réponse de Sethi à Loic Lemeur !