Archive pour la catégorie ‘Happy-slapping’

Sarkozy face au Happy Slapping : qui trop embrasse mal étreint.

Je m’associe pleinement à la récente déclaration de Reporter sans frontières au sujet de la loi sur la prévention de la délinquance et selon laquelle ““Les passages de ce texte censés traiter du ‘happy slapping’ ont en réalité une portée beaucoup plus large. Les internautes se voient désormais interdire de publier des vidéos montrant des violences sur personne, même si ces actes sont commis par les forces de police”.

Toutefois je ne vois pas pourquoi seulement évoquer la violence commise par les forces de polices. Je trouve même cette focalisation sur les forces de l’ordre incongrue, puisque c’est en réalité n’importe quelle forme de violence, y compris celle commise par les happy slappers eux-mêmes. Il me parait absurde de vouloir interdire de filmer et de diffuser des images violentes en évoquant le fait que les délinquants s’adonnent à ces pratiques. Il ne s’agit là que de dérives. Du reste, on oublie de dire que ces vidéos, si elles sont à l’origine de l’acte violent (lequel n’est perpétré que parce qu’il est filmé), accablent aussi leur(s) auteur(s). C’est là tout l’ambigüité des images que cette loi fait mine d’ignorer.

Les films de poche : la prise du pouvoir par les images

J’entame aujourd’hui une série de billets consacrés à plusieurs notions clés, afin de poursuivre l’exploration des différentes formes de films de poches initiée dans un article récemment mis en ligne. J’avais alors proposé une définition en forme de tag cloud. J’y ajoute aujourd’hui la notion de contrôle.

Vous connaissez sans doute ces programmes américains qui diffusent - parfois en live - des courses poursuites. Celles-ci se terminent presque toujours en arrestation, la police en profitant pour faire bonne figure. Dans certains cas certes, l’exercice dérape, l’aventure se ponctuant par un suicide. C’est forcément moins drôle, mais alors ce sont sur les journalistes qu’on tape, la police - elle - a fait son boulot.

Tout cela, c’est fini. Fini le compte-rendu de journalistes-mercenaires d’images en quête de sensationnel, de mêche avec la police pour rendre compte des gros coups (de filets). Les journalistes n’ont plus le monopole de ces images pré-conçues, construites et mises en scène. Peu à peu apparaissent des organisations citoyennes chargées de rendre compte des exactions policières. Elles sont pour l’heure principalement le fait de minorités opprimées, notamment aux Etats-unis où elles commencent à rencontrer les premiers succès. Premier cas d’étude : Cop Watch à LA :

We urge everyone to have a camera on them at all times so if anything happens it can be documented. The concept of patrolling the police is something we are trying to push as a form of direct action,” said Sherman Austin, a founder of Cop Watch L.A., which launched its Web site three months ago.

The three videos shot on cell phones or small recorders capturing Los Angeles police using apparently excessive force to restrain suspects all surfaced within a week.

Au contrôle des images se substitue progressivement le contrôle de ceux-là mêmes qui sont censés contrôler. L’éloge du contrôle doit composer avec d’autres images prônant quant à elle une maitrise du contrôle. Un nouveau contre-pouvoir émerge à la faveur de la diffusion de plus en plus massive des caméraphones.

Ce phénomène apparait au même moment en Asie (voir la vidéo en Malaisie) et en Europe, comme l’attestent plusieurs vidéos présentes sur YouTube. En suisse récemment, une vidéo décrivant l’arrestation musclée d’une enseignante sud-africaine provoquait un scandale :

The Geneva Police Department has a “Rodney King” racial brutality scandal on their hands, documented by an a eye-witness with a camera phone. The video has been broadcasted on all the TV news stations.
Last week two policemen brutaly arrested a 33 year-old South African school teacher who was crossing the street. She was thrown to the ground and handcuffed, they didn’t even smooth down her skirt and left her on the sidewalk with her underwear exposed. The policemen claimed she “looked like an illegal immigrant because of the color of her skin and the way she was dressed”. The two policemen have been suspended.

Il faut évidemment bien ce garder d’occulter les effets pervers de ces vidéos, toutes aussi construites et peut-être partiales que les programmes diffusés sur les networks americains (et TF1) ainsi que l’expliquent certains journalistes (cf. Amateur videos often incomplete).

Le principal enjeu est à présent de faire reconnaitre ces vidéos légalement et de leur conférer une valeur juridique afin qu’elles soient jugées recevables par les tribunaux.

Ensuite d’un point de vue plus analytique, il est clair que ces vidéos indiquent un vrai courant documentaire au sein des films de poche. Documentaire militant mais aussi - dans la forme - faux-documentaire. On peut ainsi redessiner la carte théorique des films de poche avec d’une part la capture des faits et le contrôle par les images, de l’autre la production des faits (avec notamment le Happy Slapping et sur l’anti-slapping) et l’effraction par les images, que cette effraction soit d’ordre légal ou simplement artistique, auquel cas l’artiste s’insinue par effraction dans la réalité qu’il modifie.

Ils en parlent :
++BBC++
++Picturephoning++

Retour sur l’anti-slapping

Merci beaucoup cher Rosario pour ce commentaire trés détaillé ! Cela me fait plaisir, je constate que ce blog tient son rôle qui est d’initier des conversations davantage encore qu’exposer des idées. Et en matière de conversation, j’ai l’impression que nous sommes bien partis. Content de voir que tous les arguments que tu avances complétent utilement ce que je disais précédemment. Nous avons donc à présent une vision plus fine et sans doute plus juste à la fois des enjeux et des possibilités de cette initiative anti-slapping.

Alors, point par point :

Pourquoi l’acte d’offrir une fleur, par exemple, doit être moins attirant à se regarder (dans le cas présent, sur l’écran d’un téléphone portable) que celui de donner une gifle ?
Pourquoi finalement y a-t-il un voyeurisme de la violence (à n’importe quel niveau) et pas un voyeurisme de la non-violence ?
Pourquoi les médias nous parlent pour la plupart du temps que des news liées à des actes de violence, de destruction, de manque de respect de l’homme et de la culture ?
Et si (hypothèse) on récolte un nombre de films anti-slapping beaucoup plus important qu’il n’existe de films happy-slapping, et que l’anti-slapping se diffuse largement parmi les gens, est-ce qu’il y aura un écho dans les médias?
Réaliser des films anti-slapping m’oblige à voir combien il est difficile d’accomplir des actions aussi simples et cela même si j’ai envie de le faire, pour aider et respecter les autres autour de moi, surtout dans les grandes métropoles. Pourquoi cette difficulté ?
Ces questions sont en effet trés intéressantes et questionnent notamment les ressorts du voyeurisme. Tout ceci requiert de penser l’acte en profondeur, et surtout sa mise en scène. Pour ce qui est de la presse, tu as en partie raison, car d’un autre côté les journalistes sont aussi si ce n’est plus sensibles que les spectateurs à une bonne mise en scène.
l’idée de réaliser des petits films sur téléphones portables, de les récolter, de les exposer, de les monter bout à bout, je trouve que c’est faire œuvre. Finalement le fait de réaliser une œuvre n’est pas en soi en contradiction avec le fait d’être sincèrement gentil. Pourquoi séparer une action artistique d’une action de respect humain ? Moi, en tant qu’artiste, avec ma spécificité, ne puis-je pas respecter les autres, et apprendre à le faire mieux, à travers mon travail ?
Ce que j’aime avec les films de poche c’est qu’ils sont jeunes et qu’ils tolèrent encore mal les étiquettes. Oeuvres ou pas donc, le plus intéressant reste la part d’invention qu’ils appellent. La vidéo est ensuite définie par le regard du spectateur, seul vrai juge de ce qu’il regarde. Aprés, il est vrai qu’il existe un art éthique - comme l’indique le premier commentaire du post - dans le prolongement duquel s’inscrit cette initiative. Mais elle ne doit pas je pense s’y limiter et n’être qu’une marque plus ou moins appuyée de la nécessité de se respecter.
Je ne sais pas si le flyer est suffisant. Quitte à parier sur la viralité des vidéos, autant constituer également avec ton site une base de données et diffuser les films par le biais d’une mailing list. Le flyer sera moins inspirant qu’une bonne vidéo. La viralité est spontanée, tandis que le protocole indique une recommandation. Si tu prends l’exact contre pied du happy slapping, alors le ressort de l’action doit être également celui du plaisir. C’est dire que l’acte ne procède pas nécessairement d’une démarche respectueuse, mais de belles effusions, d’envie, d’humour et de désirs. Pas expliquer mais (dé)montrer et inspirer.
Quant à la blague : “Supposons que tu reçoives une baffe : même si tu le perçois comme une blague, tu auras à mon avis mal de la même façon… A expérimenter alors de substituer à la « baffe », une fleur (ou autre dans le domaine de l’amour !) et substituer au « mal » le « bien »…”
Tu as raison, le happy-slapping est une blague, pourquoi l’anti-slapping ne le serait-il pas également ? C’est sur cette tension que les vidéos pourront travailler, sur l’ambiguïté du geste et ses conséquences.

Happy few

Cette initiative de Rosario Caltabiano : créer un collectif “anti-slapping”, susceptible de proposer des vidéos offrant, à l’inverse du happy slapping, des marques de bienveillance, de sympathie ou d’amour. Rosario s’explique plus précisément encore :

On trouve une « victime expiatoire », on prend cette personne par surprise, un collaborateur filme l’action sur son téléphone portable, dès que l’action est faite et filmée on quitte la victime tout de suite ; ensuite, le film est largement diffusé sur les portables des amis et aussi mis en ligne sur Internet.

A différence du happy slapping, dans la pratique de l’anti-slapping l’action n’est pas de violence (pas de gifles, pas de coups de poings, ou pire…), mais, au contraire il s’agit d’un geste doux, tendre, gentil : offrir une fleur, donner une caresse, un baiser, serrer la main de quelqu’un, etc.

Toute action, même si faite de manière furtive et surprenante, doit rester dans le plein respect de la personne concernée.

La personne choisie, tout de suite après avoir reçue cette marque de sympathie, sera renseignée sur le fait qu’il s’agit d’une action artistique, sur les finalités et elle sera invitée à participer activement au mouvement (télécharger le flyer ici qui pourra être donner à la personne).

Les images de ces exploits au contenu (pour une fois !) pacifique, « non-violent », sont consultables sur cette page.

Pour mener à bien ce projet, il est nécessaire d’obtenir la collaboration du plus grand nombre de gens possible, en réalisant des films avec leur portable et leur créativité, en encourageant aussi cette pratique dans leur entourage.

Belles intentions. Et un souci aigu du protocole pour cette petite performance. Bien sûr il y a la dimension sociologique : recréer du lien, donner l’exemple, partager avec le plus grande nombre ces preuves de bienveillance, passer de la communication au partage. Sympa.
Protocole trés soigneux : “la personne choisie sera renseignée sur le fait qu’il s’agit d’une action artistique”. Le happening s’appréhende immédiatement comme une oeuvre. Au-delà de sa dimension sociologique, le geste prétend à davantage que rejouer sur un autre mode le geste qu’il dénonce. Premier temps : Je vous aime / Second temps : C’était “une action artistique”. Que cela signifie-t-il ? Que je ne vous aime pas ? Que j’avais une intention derrière la tête en disant mon amour pour vous ? Que c’était une blague ? La meilleure partie du protocole reste encore à venir : le flyer. Ou comment faire croire à l’heureuse victime que ça n’est pas une blague, comment caractériser définitivement cette action artistique ? Rattacher ça à de l’institution, à un collectif, à un festival, à un site internet. Je trouve ça un peu juste. Je me demande aussi pourquoi absolument expliquer que cette initiative est le fait d’un collectif créé par un artiste et qu’il s’agit qui plus est d’une “action artistique”. La redondance est forcément suspecte.
Peut-être la véritable oeuvre serait d’en faire une action performative, de ne rien dire, d’attendre, de voir quelles sont ensuite les réactions suscitées par l’acte, et ainsi de le prolonger autrement et de manière moins programmée, plus libre. Là oui on pourrait parler de happening et cela commencerait à être intéressant. Mais enfin filer une fleur, lancer un tract, dire merci et partir ? Oui, c’est peut-être une blague.

Anti-slapping

Les deux dimensions d’acte performé et performatif me paraissent particuliérement pertinentes pour penser une éventuelle spécificité du film de poche. Le film de Jean-Charles Fitoussi découlait d’un diagnostique sur l’image produite par le téléphone (l’image floue), mais il reste encore à imaginer une forme pertinente et adaptée, non pas à l’image du téléphone, mais tout simplement à sa taille et sa mobilité. Cette forme est performée et performative, elle advient à un instant donné, et se prolonge de manière incertaine pour finalement transformer ce qu’elle capture. Elle agit, elle provoque, elle fait advenir ce qui sans elle n’aurait pas eu lieu. Elle n’est ni documentaire ni fictionnelle, elle n’est pas un acte artistique et ne tolére pour l’heure aucune étiquette. C’est d’ailleurs le meilleur service qu’on peut lui rendre. De ne pas se mettre en avant à ses dépends, de la laisser faire ses preuves toute seule, et ainsi de mieux convaincre.
Happy few : on se demande quoi faire avec ce téléphone. Et forcément on cède à la facilité et fait feu de tout bois. Je m’aperçois moi-même que je commence à peine à égratigner la question posée par le film de poche : en quoi est-il possible d’imaginer du forme uniquement adéquate au téléphone ? C’est mon premier élément de réponse je crois en un an et demi. Filmer un acte performé et performatif.
Evidemment ce genre de considérations tolère mal la théorie. Aussi faut-il illico passer à l’action. NB : Il ne s’agit pas d’un appel, et il n’y a pas de collectif.
Je propose donc la chose suivante : commençons des petits exercices à deux ou trois. Que ceux qui souhaitent se livrer à cette petite expérimentation estivale m’écrivent (mc at treo-blog.com). Je ne dois pas les connaitre. Nous nous retrouvons dans un lieu à Paris, partons d’un canevas simple et filmons ce qui s’en suit, toujours avec le même souci de susciter des paroles et des actes, de changer la donne par le simple fait de filmer. Ca n’est pas surprise surprise. C’est le téléphone qui change la donne. Se servir du téléphone, ça n’est plus filmer mais faire en sorte qu’à travers lui, tout, autour de nous, prenne le tour d’un film. Transposer autrement dit la fiction dans la réalité.