Bien, j’ai regardé pas mal de films et un gros mois a passé durant lequel j’ai pu m’approprier mon nouveau téléphone de poche. Franchement, je ne sais pas par quoi commencer. Peut-être de manière introductive identifier ça et là des tendances, histoire d’établir une petite géographie des lieux.

D’abord cette tentation que je retrouve dans plusieurs films de poche, qui est celle du metafilm. Certains s’interrogent sur la possibilité de créer, de dire, d’émouvoir avec l’image. Ils annoncent leurs effets, avant d’y recourir du coup de façon quasi brechtienne. C’est Mathieu Saura avec TOURNER EN ROND ET SE LAISSER CONSUMER, qui d’un coup lâche les violons et joue de son téléphone, accélére l’image pour la faire décoller. Cela marche bien, étonnamment même, mais toujours reste cette distance, cette reserve vis-à-vis d’une image fabriquée et quelque part instrumentalisée. Ailleurs, chez Benoît, cette petite série de metafilms qui chacuns reviennent sur l’image du téléphone (Plan séquence 11), la mise-en-scène qu’il permet (plan séquence 5), le hasard qu’il accueille, l’initimité qu’il rend ou non possible (plan séquence 6). Le film, la voix s’interroge sur ses propres moyens, fait inéluctablement retour sur elle-même, un peu à la manière de Christophe Atabekian dans ses premiers Phonebills, sur le ton du commentaire, mais un commentaire cosubstantiel au film. Le metafilm c’est le double jeu, l’impossibilité d’une prise immédiate et fulgurante avec l’image que pourtant le téléphone encourage ; et en même temps l’impression d’une aventure : je témoigne d’un changement, mieux j’en jouis.
Il y a toujours chez Benoît, dans les vidéos les plus récentes d’ailleurs (ça n’est pas un hasard), ce goût du récit, du détournement, de l’histoire simple racontée simplement, avec un musique fragile, étirée, étiolée. L’hymne à la joie par exemple, presque desagrégé. Dans ces films de poches ( Plan séquences 8, 12 et 13), on retrouve assez étrangement le ton d’Arnaud des Pallières dans Disneyland, mon viex pays natal. La composition musicale est également dans l’esprit relativement proche de ce que Martin Wheeler fait par exemple dans Adieu avec Vivaldi. Ces films se révélent plus justes et plus efficaces dans la mesure où ils attestent d’une plus grande économie, d’une retenue et en même temps d’une certaine sincérité. Leur ton est direct. Il faut songer à la voix de des Pallières dans Disneyland, c’est à cette voix que je songe en regardant Incident à la sortie, à cette manière de détourner, de pirater d’un coup le réel en le rendant dans le même temps plus clair et plus inquiétant (cf. méditation #1 de Christophe Atabekian). Le film de poche est un appareil de prise de notes qui permet de capter de la matière mais aussi de la scanner ou de la troubler. C’est sur la matière que doit porter le travail et sur le ton de films qui peu à peu se simplifient, comme l’écriture se débarasse avec le temps de ses effets superflus, comme une pierre polie par les âges (et le travail du temps) tend vers sa forme finale, essentielle.
Ce qui m’amène naturellement à cette citation de Benoît :
“Mais manipuler, manipuler, est-ce cela que je souhaite ? Non, je crois que je ne veux plus manipuler les images, mais au contraire les laisser parler, laisser exister mon regard, le regard de mon geste sur ce qui fut là, face à ce petit objet au creux de ma main. Choisir ce que je montre, susciter l’échange.
Alors le plan-séquence : faire du montage non pas dans la caméra, mais faire du montage au réel : marcher, s’arrêter, faire un geste, regarder là, et puis bouger le bras, regarder ailleurs. Ecrire en images l’histoire qui se raconte en moi quand je suis là, transmettre cette histoire, recevoir le regard de l’autre, et s’enrichir mutuellement de nos perceptions.”
J’ai bien l’impression en revanche en voyant les premiers films que la manipulation est encore là, surtout dans la musique et les effets sonores qui imposent leur lot de sens, d’ambiances et d’intentions. L’image ainsi se voit parasitée, et le souffle qu’elle porte contrarié par un son omnipotent qui comble l’espace entier. Bien sûr, c’est mon côté bazinien intégriste qui parle ici. Bazin d’ailleurs n’était pas contre les plan-séquences, au contraire. Mais le son joue pour moi autant que l’image et je trouve en l’occurence qu’elle en souffre, du moins au début.
C’est la raison pour laquelle je parle de pierre polie et toujours à polir. Parce que les films de poches tout comme les autres films doivent tendre vers leur forme nécéssaire. Parce qu’un film de poche reste un film, pas un exercice de style. Parce qu’en pratiquant le film de poche tous les jours, on avance plus vite, au plus juste. Le maître mot du film poche aujourd’hui c’est l’
économie. Economie de l’oeuvre en dépit de tant de rushes, économie en dépit de la tentation des effets, de bluffer, de masquer la misère des plans. Economie de l’oeuvre comme le signe d’une foi dans l’image. Economie de l’oeuvre comme le passage progressif du film de poche à l’âge de raison.
Une autre citation de Christophe :
“Pas le courage de monter le Phone Bill d’aujourd’hui. D’ailleurs je ne sais pas s’il doit y en avoir d’autres. Je ne sais pas si c’est une bonne idée. Je crois qu’il faut faire autre chose, maintenant. Radicalement.”
La perplexité. La routine. Le doute. Tout cela joue en faveur de l’économie, de la forme juste, adéquate, nécéssaire. Sans doute en effet faut-il échapper aux recettes, quand bien même celles-ci fonctionneraient, ne plus s’en satisfaire même si le risque est grand de se perdre à nouveau dans le champ des possibles.
Dernière phrase de Saint Beuve trouvée dans le bon dictionnaire auquel je renvoie dans cette page : “Hier, un violent disciple de Balzac souffletait Vauvenargues (…) pour avoir dit que ce n’est pas assez d’avoir de grandes facultés, qu’il faut en avoir l’économie.”
PS : Merci à Nathalie pour m’avoir indiqué la source de certaines de ces citations.
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