Can cameraphones can contribute to cinema ?

Vous trouverez l’article que j’avais rédigé à l’occasion du premier Mobilefest brésilien sur la nouvelle version de leur site. “Can cameraphones can contribute to cinema ?” Tout un programme ! )

Vous trouverez l’article que j’avais rédigé à l’occasion du premier Mobilefest brésilien sur la nouvelle version de leur site. “Can cameraphones can contribute to cinema ?” Tout un programme ! )
Voici à la demande du Syndicat de la critique, un texte d’humeur sur la critique papier. Merci pour vos commentaires, qui me permettront au besoin de le corriger.
J’adore le papier. Comme tout le monde, j’ai erré entre Saint-Michel et le pont des arts en quête de livres rares, ai reniflé des centaines de livres avant de les ouvrir, caressé et corné une quantité d’autres. Mes premiers ouvrages de cinéma étaient des collections du cerf jaunies, et mes premiers Cahiers des fascicules multicolores. J’ignorais alors que je serais moi aussi critique, je l’ignorais peut-être mais déjà le désirais.
Je crois pouvoir dire que nous partageons tous – du moins dans les grandes lignes – ce rapport aux livres et aux revues de cinéma. Je n’imagine pas découvrir un texte de Bazin sur Internet, pas plus qu’une critique de Rohmer par exemple. C’est qu’il y a chez ceux-là un rapport aux textes qui vient de loin, des romans notamment mais aussi des textes saints.
Outre ces raisons d’ordre intime, et si l’on aborde la question plus simplement, les textes publiés sur Internet se distinguent des critiques papier d’abord par leur longueur. Ils n’ont pas ou rarement la même économie. Plus longs, plus fouillés ou bavards, ils se répandent davantage dans les détails, au risque d’en dire trop et finalement de ne rien dire du tout. Il y a comme une sorte d’inélégance du genre, d’exhibitionnisme évident à donner ainsi sa parole en pâture. Certes il m’arrive - comme vous sans doute - de m’emporter parfois, au risque d’agacer, de paraître excessif ou confus. Je reconnais aux critiques la nécessité d’être justes et concis. Mon rapport à Internet et plus exactement aux weblogs est précisément lié à ces impératifs, parce que ce média me permet de partager non seulement mon regard mais également mon expérience. Vous me direz que c’est ce que vous faites déjà. Seulement vous sous-estimez peut-être le rôle que joue le temps dans cette expérience. Il y a trois mois environ je découvrais Lady Chatterley, aujourd’hui encore il m’arrive d’y songer. Je me remémore un ou deux mots de Pascale Ferran et certaines scènes remontent en moi. Bref, on se parle. Le weblog se fait l’écho de ce dialogue nourri entre le film et moi.
L’écriture n’est donc jamais définitive mais plutôt inchoative : on tâtonne, on esquisse, les contours de ce que pour nous serait le film. On avance par hypothèse, en croisant les souvenirs, les sentiments et au besoin les références. Mais on ne cite pas, on parle, on ne s’abrite pas derrière les afféteries bien connues du critique, au contraire on tombe le masque, on rentre dans un travail de l’écriture, on livre une critique au travail. La critique comme parole donnée dans le temps et toujours renouvelée, c’est la première chose que permet Internet.
Cette parole si elle touche, en suscite d’autres multiples et parfois surprenantes. Ce sont les commentaires qui fonctionnent comme autant d’observations complémentaires et permettent d’approcher au plus juste ce que le film nous fait et nous dit, bref d’esquisser les conditions d’une expérience collective. Manière de dire au bout du compte que le weblog permet la circulation d’une parole critique ouverte, singulière et plurielle, libre de se préciser toujours à travers le temps et la multitude des regards.
Le weblog permet donc aux critiques de parler. Cela semble simple et même simpliste. Le but n’est pourtant pas ici de céder à la facilité ni d’accuser la critique d’hermétisme ou pire d’élitisme. Non, lorsque je dis parole, je songe à l’écriture, je pense à ce qui sous-tend le texte, à un élan, à une pensée qui l’habite et le porte. La parole au sens rhétorique mais aussi religieux du terme, qui déborde le verbe pour mieux le révéler. La parole invente une langue pour mieux rendre présent. Et cette part d’invention me paraît déterminante dans l’écriture critique, et nécessaire pour partager ce que nous dit et nous fait le film.
On a tôt fait dans les milieux critiques de geindre et de déplorer la crise d’un certain cinéma et d’accuser le nivellement du goût par le bas. On a beau jeu de pointer du doigt les grandes machines, et d’évoquer les innombrables écrans qui fleurissent de toutes parts pour occuper les yeux. Tant d’ennemi à combattre, qui s’animent en même temps et gagnent chaque jour du terrain. Concrètement ? Arthur et les Minimoys qui écrase les autres films et abrutit une génération d’enfants ; Lady Chatterley terminé dans la douleur et dont le montage financier tenait déjà du miracle, les plateformes de VOD, mais également les sites de streaming vidéo, tels que Dailymotion ou encore You Tube. Il incombe aux critiques de garantir l’intégrité des liens que nous entretenons au cinéma et plus largement encore à l’image. Et cette intégrité tient à une langue mais aussi à une manière de partager cette langue. Cela ne passe plus seulement par la presse écrite, la critique ciselée, la parole d’autorité instruite et avertie. D’autres médias apparaissent qui réclament un nouveau rapport aux images et nous l’imposerons si nous n’y prenons pas garde, avant même que nous n’ayons eu le temps de choisir ou de réagir. Il ne s’agit bien sûr pas de courber l’échine ni même de faire des concessions. Ces évolutions ne sont ni absolument bonnes ni absolument mauvaises. Reste aux critiques à en prendre la mesure et à tirer avantage de ces nouvelles conditions pour faire primer non pas leur goût mais un certain rapport au cinéma. Ceci ne passe pas seulement par les sites Internet et les weblogs, mais aussi par toute une somme d’outils qui s’inventent aujourd’hui, soit dans les laboratoires de recherches (cf. l’application Internet « Lignes de temps » développée par le Centre Georges Pompidou) soit par des acteurs isolés, désireux de créer leurs propres sites communautaires dédiés au cinéma (à l’autre bout du monde, Film Crowd). Des outils existent et s’inventent, reste à bien les penser pour servir nos fins, pour défendre le cinéma en le partageant mieux.

Aprés avoir fait le tour du débat, et consulté les documents officiels (les deux textes des Cahiers, l’article de réponse de Thoret dans Libé, enfin celui de Positif), j’ai ma petite idée sur l’appellation “films de festival”. Par paresse, fatigue ou ennui, j’avoue avoir cédé à la facilité et employé plus d’une fois le terme. Or, le débat sévissant depuis quelque mois m’encourage à réévaluer ma position. Voici comment.
Je trouve le texte de Thoret faible, caricatural et insultant. Il y plane une odeur de fausse franchise : faits et commentaires sont avancés d’un seul tenant, comme si le réquisitoire avait valeur de constat. Les sigles remplacent les mots pour mieux cacher la misère d’une pensée vulgaire et démagogique.
Ma position est donc la suivante. Il est abusif de parler de “films de festivals” pour la simple raison que ces films tant décriés n’ont plus leur place qu’en festivals. Les dénoncer, c’est omettre de prendre en compte la situation d’un marché qui leur refuse le droit d’exister. Les taxer d’académisme, c’est ensuite prendre la partie pour le tout. Pointer du doigts les quelques auteurs - souvent jeunes - qui par facilité ou malice usent de certains codes pour se ménager un chemin vers les grands festivals occidentaux. Taxer d’académisme l’ensemble des films silencieux, épurés ou contemplatifs, c’est faire preuve d’une impardonnable malhonnêteté intellectuelle en voulant les mettre dans le même sacs, alors qu’ils ressortent chacun d’origines, de projets, d’ambitions différentes. Pire, c’est leur faire affront en leur refusant la qualité d’oeuvres et en les rabaissant à la qualité d’exercices.
Rester attaché à la distribution des discours, c’est reconnaitre au contexte son importance dans la formation du jugement et plus particulièrement encore des termes. C’est la raison pour laquelle il me parait finalement abusif de parler de “film de festivals” d’un point de vue critique. Car programmer n’est pas critiquer. Je suis bien placé pour la savoir.
Dernière chose. Seuls les Cahiers me paraissent dans cette affaire faire preuve de discernement. Je ne suis pas un partisan aveugle de la revue. Au contraire. Je suis seulement heureux qu’ils pointent ici un abus et qu’ils m’aident d’une manière simple et directe à reconsidérer une idée reçue, et considérée par trop de critiques comme une idée acquise.

Hier j’ai vu le concert à emporter d’Arcade Fire, aujourd’hui Sketches from a nightmare, la vidéo rapportée d’ATP. Le gamin excelle dans les formes courtes et longues, et fait preuve d’une bonne dose de malice en prenant le contrepied de nos attentes. Courtes, ses vidéos sont erratiques et dans le même temps solidement attachés à des situations, des espaces, des volumes. Longues, elles prennent les temps de souffler, jouent de la fulgurance comme de la pause, bref s’envisagent comme une suite jamais achevée de petits miracles et de grands recueillements.
Si l’on entre dans les détails, on remarque plusieurs choses. D’abord cette absence de liens assez frappante des images, des mots et des sons entre eux. C’est que rien dans tout ça n’est vraiment articulé, et que Vincent avance plutôt de la matière que des propositions. C’est ça sa méthode : asséner des blocs d’images plus ou moins finis dans l’espace et le temps. Arcade Fire / 1ére séquence : la scène du monte charge. Plan-aquarium s’il en est, qui nous ramène bien sûr aux mythes bibliques et aux figures initiales de la famille. Arcade Fire / 2nde séquence : la communauté se révèle, étendue à perte de vue, dans la salle inondée. Le cadre, en renonçant à ses limites, prolonge et déborde l’idée esquissée dans la première séquence. En deux temps trois mouvements, tout prend forme, ou plutôt est informé par la musique, qui structure tout de part en part. Les concerts à emporter, c’est ça : d’où part la musique, son origine, sa gueule, son partage.
ATP est plus casse-gueule, car la musique vient de toute part, empiète sur les plans et les hante littéralement. Plus subtil aussi, à force d’avancer par contre-points, de faire coexister tonnerre et underacting, cris triomphants et corps inertes. Il y a du flux et du reflux, et force est de constater qu’on se sent bel et bien empêtré dans une matière. Mais quoi au juste ? Ce qui ne cesse d’apparaitre et de disparaitre, de vaciller et d’éblouir. Ce qui existe dans l’image, saute aux yeux alors même qu’on n’en soupçonnait pas la présence. La lumière. La pate de Vincent, ce qu’il appellerait je ne sais pas quoi, sa touche gonzo ou peut-être même son art pauvre, sans complexe ni prétention, c’est ce grain dv de malade, qui passe toute la lumière au tamis à force d’étalonnage. Vincent Moon concrétise, cela veut dire qu’il monte des blocs tout troués de lumières. Que la lumière lui il la coupe, il la presse, il la palpe. Que la formule unique de son cinéma consiste dans cette proposition, a priori simpliste, mais au final trés forte : concrétiser. C’est une des lubies de la DV depuis une décennie des premiers Lars Von Trier au dernier Lynch. Rien donc d’original. A cela prés qu’ici “concrétiser” veut dire aussi (re)composer avec des formes jusqu’à présents invisibles, dans lesquelles il s’agit de sculpter. Concrétiser, c’est donc ça : rendre non pas concret mais présent, en retranchant l’invisible au visible. Ca a l’air un peu con ou compliqué dit comme ça, en fait c’est juste de la sculpture. On prend un bloc et on le travaille. A bloc.
En lisant aujourd’hui cet article du Washington post consacré à l’exposition organisée au Musée de Baltimore (CELL PHONE: Art and the Mobile Phone), il m’a semblé tout d’un coup qu’un aspect de l’art contemporain était bien plus valorisé dans les sociétés anglo-saxonnes qu’il ne l’était en France. Cet aspect tient dans le mariage de l’art et de la technologie, ou plutôt dans le détournement ou le prolongement de l’art par la technologie. Nouvelles techniques, nouvelles formes, nouvelles problématiques mais aussi et surtout nouvelles expériences esthétiques.
Dans l’article, Michael O’Sullivan écrit :
That idea — that we are all connected to one another in a world in which technology often seems to heighten our sense of isolation — is actually the show’s not-so-subtle subtext.
Sentiment d’angoisse, ou au contraire constat selon lequel ce réseau loin d’être intrusif, renforce la communauté ? Un peu des deux, et finalement ce n’est pas trés important. Le plus intéressant pour moi, c’est de me demander pourquoi il y a aux Etats-unis des expositions qui abordent ces problématiques, pourquoi tel blog (WMMNA) se fait l’écho des croisements entre art et technologie avec un tel acharnement. Je trouve ça curieux, je trouve ça gênant. Car ces présentations manquent souvent cruellement d’une certaine distance critique. C’est cela qui me gêne, cette espèce de complaisance pour le futur proche, c’est cette absence de sens qui fait de ces oeuvres des formes sèches et d’emblée caduques.
Ce qui me plait dans WMMNA, c’est l’idée que l’art aussi peut être un laboratoire. Mais est-ce à dire que toutes les expériences techniques un tant soit peu marginales, créatives ou décalées sont de l’art ?
Mais je m’éloigne. Le sous-texte donc de l’exposition de Baltimore serait donc : nous sommes tous connectés. Et il y a là aussi une fascination qui opère. Une fascination pour la manière dont la technologie à la fois permet et accroit dans des proportions vertigineuses la mise en réseaux. La question n’est pas de savoir si c’est bien ou mal, ici c’est la dimension qui importe, c’est le chiffre qui impressionne.
Il y a deux ans dans le Colorado, une exposition était organisée autour d’une notion plutôt en vogue, le sublime. L’exposition s’intitulait : Techno/sublime et se proposait de faire une sorte de passage en revue des formes contemporaine du sublime mathématique. Le sublime mathématique, c’est quoi ? Une figure de l’immense, un aperçu de l’infini. Autrement dit quelque chose qui ne peut se mesuré, qui défie les chiffres. Je pense que les sociétés anglo-saxonnes éprouvent un intérêt pour cet aspect de l’art contemporain pour la simple raison qu’elles sont fascinées par ce sublime kantien, pur et quantitatif. Je pense que cette préférence a à voir avec le capitalisme protestant, parce qu’il valorise bien plus le sublime mathématique dans l’art, et l’apport des nouvelles technologies dans ce domaine.
La part cachée, sous-estimée de tout cela, c’est le sublime dynamique, c’est le difforme, c’est le hiatus. Quelque chose qui traverse l’art contemporain de part en part, mais de manière plus subtile et insidieuse. Mais de ce sublime là il est rarement question dans la critique contemporaine. Pour la simple raison que pour bien en comprendre l’esprit il est nécessaire de redéfinir la notion à l’aune des formes contemporaines. Et pour moi la première de ces formes est le cinéma d’Antonioni, pour lequel la technologie n’est pas un instrument mais bien plutôt un objet, mieux : une créature.
Avant-hier je participais aux délibérations pour décider des prix décernés jeudi prochain, lors de la soirée de clôture.
Ce qui est toujours trés sympa dans ces jurys, c’est ce mélange d’insouciance, d’écoute et d’obstination dans le jugement. Les blagues fusent, les arguments sont reçus de bonne grâce et même repris, les tractations vont bon train et chacun défend son poulain. Et puis ça bouge, ça change, on revoit on repense, on tombe d’accord. A cet égard cette délibération était exemplaire.
C’est en revoyant Saut à ski que je me suis dit qu’on tenait là, avec La perle de Marguerite Lantz (projeté lors du dernier festival Pocketfilms), un genre naissant propre aux films de poche.
Voyons d’abord les vidéos (désolé, aucune ne supporte correctement les lecteurs embed).
Dans les deux vidéos une même économie de moyens, un souci plus ou moins assumé de rejouer une scène et de s’inscrire dans une certaine histoire de l’art. La perle cite Vermeer sans pour autant prétendre le redoubler exactement, et s’inscrit dans le courant d’un art contemporain post-produit.
Le saut à ski renvoie quant à lui inconsciemment à un courant contemporain qui rejoue les représentations, les gestes et les codes véhiculées par l’industrie du spectacle. Et l’on ne peut s’empêcher en découvrant la vidéo, de songer aux photos d’Edouard Levé et plus précisément à sa série “reconstitutions“.

Dans un cas, le geste semble réfléchi ; dans l’autre tout laisse à penser qu’il est spontané.
Dans La perle, l’image s’installe dans une certaine solennité, et son pouvoir d’évocation joue à plein. Son statut peu à peu se métamorphose, passant d’image fruste à icône. C’est tout le pouvoir de transsubstantiation du cinéma qui se manifeste ici.
En revanche le saut à ski prend d’emblée le tour d’une blague, mais s’avère exécuté avec une telle adresse qu’il en devient une performance. Là encore s’opère une conversion entre le début plutôt potache et la fin. Certes un rire bon public ancre la vidéo du côté de la farce, mais vérifie aussi le fait que la performeuse joue le jeu. Ca marche, on l’a vu sauté, ça s’est passé.
Les téléphones sont de petits objets permettant de faire de petits films. C’est-à-dire des films courts, modestes, miniatures, rapides, léger, fragiles. Des films de poche quoi, faits avec les moyens du bord, mais aussi des idées fuyantes qu’on attrape à la volée. Je pense que Saut à ski est une idée fuyante bien chopée au vol. Que La perle procède d’une croyance qui surpasse la modestie des moyens qui la servent. Dans les deux cas, les films sont au départ simples, et se voient modifiés comme par accident. Quelque chose se produit qui altère leur sens, le détourne et lui donne une dimension nouvelle.
Lors de la délibération, un argument repris ça et là était de dire que tel film dépassait les vidéos de téléphones portables, et plus littéralement les “transcendait”. Jamais un film de poche ne pourra mieux se “transcender” que lorsqu’il restera lui-même, sans céder aux facilités de la post-production et autres expédients de faiseurs. C’est peut-être bazinien de dire ça et un peu intégriste, mais j’assume complètement.
Ces quelques considérations hasardeuses permettent simplement d’éclairer sous un autre jour le rôle que joue le hasard dans la conception des films de poche. J’avais déjà abordé la question dans mon article du Mobilfest, mais jamais sous cet angle là.
Les samedi matin ont toujours quelque chose de bon puisqu’ils se prêtent presque par nature à la grasse matinée tranquille, ou dans mon cas aux promenades distraites sur Internet. C’est ainsi que je me suis retrouvé comme par enchantement à explorer les multiples galeries de Williamsburg, ce quartier trés arty et un peu tendance de Brooklyn. Partant de la Cinders Gallery, j’ai découvert toute une mouvance d’artistes, de couturiers et de fashion victimes unis autour d’une même esthétique et travaillés par les même références. Même souci de l’esquisse, du croquis mal dégrossi, de la couleur grossière, bref d’une oeuvre assumant sa part artisanale. Récurrence presque douteuse ailleurs de marques, de signes, d’emblèmes, de codes reproduits, évidés, détournés. D’une part proximité dans la manière simple et crue ; distance de l’autre dans le regard porté sur le monde, dans la parole même et ce qui est dit.
Je pourrais me dire que tout cela se cantonne à Williamsburg, seulement d’autres évènements cet automne m’ont laissé penser qu’il y avait bien là une sorte de famille New Yorkaise qui se dessinait. D’abord la visite de l’expo Karen Kilimnik - plutôt désagréable - dans laquelle j’ai décelé un peu d’habileté et de malice, beaucoup de pose et complaisance. C’est je crois cette complaisance qui m’a le plus déplu, non pas la grossièreté des traits, le parti pris du kitch, mais le fait que tous ces tableaux fassent écrans et ne renvoient jamais à rien d’autre qu’eux. Comme si cette génération s’en remettait aux images, aux icônes ramenés à leur statuts d’images sourdes. Comme si faire ce constat et en tirer toutes les conséquences dans ses tableaux, c’était faire art. Cette démarche m’apparait au contraire bien pauvre et plutôt ringuarde.
Autre moment de l’autonome, à la générale, une performance du Moving theatre. Un happening un peu déluré et improvisé, des personnages allumés et non moins typés, du corps qui joue et qui vibre comme au cinéma. La raison d’ailleurs pour laquelle j’ai assez aimé tient précisément au fait que c’était déjà en un sens du cinéma. Mélange des genres, mais également jeu de genres dans lequel les corps ne s’appartiennent plus à force d’endosser des masques. Au point qu’ils en sont ramenés à n’être que de la chaire, quelque chose qui est gros ou musclé, qui cours et qui crie, bref qui travaille devant les yeux et fait ainsi acte d’existence (voir aussi Ann Liv Young au théatre de la Bastille).

Voir la vidéo de la performance du 11 novembre
Alors dans tout ça, ce que je vois simplement c’est d’abord un retour à l’oeuvre comme ouvrage, c’est-à-dire à la fois le résultat d’un travail et le processus même de ce travail. Toutes ces propositions, qu’il s’agisse de dessins, peintures, de performances ou encore de musique (Coco Rosie, Au revoir Simone, etc.) ramène à un état initial et presque primitif d’une création qui se donne à voir dans son état le plus simple et dénué. Tout ça pour mieux revenir à la matière et au corps, pour mieux faire résonner ce qui dans l’oeuvre a du corps et nous regarde. Mais ensuite - et c’est là que ça se corse - des écueils et des excès du côté de la distance. Pas une distance spatiale à la Andreas Gursky ou la Thomas Demand, une distance scientifique et plutôt européenne, mais une distance à l’américaine, toujours amusée et référencée, qui décolle et décale. Cette distance me fatigue, non pas forcément parce qu’elle travaille l’art américain depuis prés de 30 ans, mais parce qu’elle est grosse et je dirais presque grasse, plus maniérée que baroque, plus divertissante qu’éclairante.
Que penser d’un art modeste ? Un art qui n’est pas monumental, qui ne se paye pas de mots, qui ne verse pas dans l’artifice ou le subterfuge, qui ne triche pas. Un art intègre, qui dévoile ses moyens et avoue ses intentions. Un art de l’illustration ou de la chanson, beau et simple, qui va droit au coeur parce qu’il est initial, parce qu’il est nécessaire. Mais à l’endroit précis où il devient modeste en renonçant à créer, en se dédouanant et en faisant primer le dédouanement, alors il se travesti, il devient quelque chose qui n’est pas même de l’art mais, stricto sensu, du déchet.
Notre génération semble plutôt attirée par cet art modeste. Manière pour elle d’en revenir à l’essentiel en prenant acte des excès passés. Seulement il y a deux manières d’être modeste. L’une honnête, qui ne prétend pas et se cantonne à la parole nécessaire. L’autre débile qui prétend comme toujours arriver trop tard, et ne s’inscrit dans l’histoire que pour mieux s’en distancier. On a tellement rabattu les oreilles à ces bons élèves américains avec les post-modernism studies, qu’on en a fait des post-artistes. Autrement dit des débris d’artistes.
Ce qui sans doute me touche le plus dans l’illustration et plus largement la BD indépendante américaine, est cette extraordinaire capacité à s’inscrire à équidistance de ces deux tendances de l’art modeste, et à sonner aussi juste. C’est je crois pour cette raison que je la trouve aussi riche et fascinante. Que Daniel Clowes me comble à chaque nouvelle lecture, que bon nombre d’artistes D&Q me sidèrent (récemment Geneviève castrée).

La côté Est étouffe et m’est étouffante. C’est ailleurs qu’il faut trouver l’air, sous d’autres longitudes.
N.B. Ce qui se passe depuis quelques temps à Paris n’est pas étranger à cette tendance. Il suffit de jeter un oeil du côté par exemple de la galerie en marge, pour s’en apercevoir. J’y reviendrai dans un prochain billet.
J’entame aujourd’hui une série de billets consacrés à plusieurs notions clés, afin de poursuivre l’exploration des différentes formes de films de poches initiée dans un article récemment mis en ligne. J’avais alors proposé une définition en forme de tag cloud. J’y ajoute aujourd’hui la notion de contrôle.
Vous connaissez sans doute ces programmes américains qui diffusent - parfois en live - des courses poursuites. Celles-ci se terminent presque toujours en arrestation, la police en profitant pour faire bonne figure. Dans certains cas certes, l’exercice dérape, l’aventure se ponctuant par un suicide. C’est forcément moins drôle, mais alors ce sont sur les journalistes qu’on tape, la police - elle - a fait son boulot.
Tout cela, c’est fini. Fini le compte-rendu de journalistes-mercenaires d’images en quête de sensationnel, de mêche avec la police pour rendre compte des gros coups (de filets). Les journalistes n’ont plus le monopole de ces images pré-conçues, construites et mises en scène. Peu à peu apparaissent des organisations citoyennes chargées de rendre compte des exactions policières. Elles sont pour l’heure principalement le fait de minorités opprimées, notamment aux Etats-unis où elles commencent à rencontrer les premiers succès. Premier cas d’étude : Cop Watch à LA :
We urge everyone to have a camera on them at all times so if anything happens it can be documented. The concept of patrolling the police is something we are trying to push as a form of direct action,” said Sherman Austin, a founder of Cop Watch L.A., which launched its Web site three months ago.
The three videos shot on cell phones or small recorders capturing Los Angeles police using apparently excessive force to restrain suspects all surfaced within a week.
Au contrôle des images se substitue progressivement le contrôle de ceux-là mêmes qui sont censés contrôler. L’éloge du contrôle doit composer avec d’autres images prônant quant à elle une maitrise du contrôle. Un nouveau contre-pouvoir émerge à la faveur de la diffusion de plus en plus massive des caméraphones.
Ce phénomène apparait au même moment en Asie (voir la vidéo en Malaisie) et en Europe, comme l’attestent plusieurs vidéos présentes sur YouTube. En suisse récemment, une vidéo décrivant l’arrestation musclée d’une enseignante sud-africaine provoquait un scandale :
The Geneva Police Department has a “Rodney King” racial brutality scandal on their hands, documented by an a eye-witness with a camera phone. The video has been broadcasted on all the TV news stations.
Last week two policemen brutaly arrested a 33 year-old South African school teacher who was crossing the street. She was thrown to the ground and handcuffed, they didn’t even smooth down her skirt and left her on the sidewalk with her underwear exposed. The policemen claimed she “looked like an illegal immigrant because of the color of her skin and the way she was dressed”. The two policemen have been suspended.
Il faut évidemment bien ce garder d’occulter les effets pervers de ces vidéos, toutes aussi construites et peut-être partiales que les programmes diffusés sur les networks americains (et TF1) ainsi que l’expliquent certains journalistes (cf. Amateur videos often incomplete).
Le principal enjeu est à présent de faire reconnaitre ces vidéos légalement et de leur conférer une valeur juridique afin qu’elles soient jugées recevables par les tribunaux.
Ensuite d’un point de vue plus analytique, il est clair que ces vidéos indiquent un vrai courant documentaire au sein des films de poche. Documentaire militant mais aussi - dans la forme - faux-documentaire. On peut ainsi redessiner la carte théorique des films de poche avec d’une part la capture des faits et le contrôle par les images, de l’autre la production des faits (avec notamment le Happy Slapping et sur l’anti-slapping) et l’effraction par les images, que cette effraction soit d’ordre légal ou simplement artistique, auquel cas l’artiste s’insinue par effraction dans la réalité qu’il modifie.
Ils en parlent :
++BBC++
++Picturephoning++
Le mobilfest vient de se terminer, mais vous pouvez télécharger mon (long) article sur les rapports existant entre le caméraphone et le cinéma.

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Sur ce, je me permets une petite parenthèse pour vous parler de Shortbus qui je crois sors bientôt en France. J’ai vu le film au festival de Reykjavik. Christian, mon ami critique danois, m’en avais déjà dit beaucoup de bien, le sexe occupant une place centrale dans l’intrigue - chose rare selon lui (le sexe comme outil dramaturgique, hum…).
Je dois dire que le film est en effet plutôt singulier et permet de se replonger dans un cinéma qu’on avait quitté avec Tarnation et qui se fait rare, même au Etats-unis. Un cinéma de l’intime, cru et sans complexe, qui n’a jamais la langue dans sa poche, use et abuse de sa liberté avec une joyeuse insouciance. Bien sûr, le film souffre d’une quantité de tics propres au cinéma américain : le film choral, le grand crescendo qui nous mène jusqu’au dénouement, les sourires de facades et le malaise général, bref tous les ingrédients du film indépendant americain à succés. Mais on sent quelque chose de plus, de l’ordre du documentaire. Couette fait une apparition au début, comme pour signer le film, renseigner sur sa provenance et l’ancer un peu plus côté Est. Car il est difficile d’imaginer Shortbus en dehors de New York, tant le libertinage qui y est décris a quelque chose de réjouissant et spirituel. Tout cela ramène aux années 70, non pas celle des Beatniks mais celles du Velvet et de la factory, de la débauche un peu trash et tendance d’une joyeuse bande de délurés prête à tout pour se distraire.
De films en films Larry Clark esquisse à sa manière une communauté adolescente unie autour d’une pratique décomplexée du sexe. Shortbus, tout en étant plus riche et touffu, donne à voir une communauté d’aujourd’hui unie autour du plaisir et du don, mais également de la solitude et de la misère. Le final trés cheesy tente bien de gommer l’aspect macabre du film en célébrant la communauté dans l’orgasme général, mais c’est déjà perdu. On y croit plus, la communauté n’est plus qu’un espoir, un horizon vers lequel il est possible de tendre, comme on tend vers l’orgasme.
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