Aprés Cannes

Une parenthèse si vous le permettez. Je viens de terminer de visionner les films pour Cannes. C’était épuisant. Je sélectionne des films depuis 3 ans maintenant, 2 ans à la Semaine de la critique, et cette année pour l’officielle. C’est toujours la même histoire : un début tout doux, une accélération assez brusque et un finish digne d’un marathon. L’épuisement ne serait pas aussi désagréable s’il ne s’accompagnait pas d’une certaine lassitude. Quel bilan puis-je tirer cette année ?
D’abord un constat : peu de films parmi les longs-métrages étrangers vus tiennent vraiment la longueur, et les quelques-uns sortant du lot sont relativement fragiles. Fragiles et précieux. Il me semble que de plus en plus de jeunes réalisateurs versent dans un cinéma épuré et silencieux, sagement inquiétant ou simplement muet. Dur de défendre entièrement ces films, puisqu’ils restent fragiles plutôt que durs, pleins et entiers. Ces films travaillent sur le vide, et les figures de l’évidemment : distance dans les paysages, creux dans le visage, blancs entre les personnages. Des films en négatif, qui resplendissent par ailleurs, mais ne travaillent pas la matière, ni le corps, ni le verbe, mais juste - et à peine - la pellicule.
Alors bien sûr les rares qui s’aventurent de ce côté et se risquent à saisir ce qui dans la pellicule prend corps, ceux-là attestent non pas d’un goût ni même d’un art du cinéma mais du fait que ce dernier leur est nécessaire.
Un sentiment étrange suit le plus souvent ces mois de sélection. Le plaisir énorme que j’ai de voir ou revoir des films français. L’étoile violette il y a deux ans, alors que je rentrais d’une journée de projection harassante, m’avait bouleversé. Hier soir, le premier film français (Va Savoir de Rivette) sans doute depuis au moins un mois et demi : un émerveillement. J’ai le sentiment étrange - suscité par Lady Chatterley - qu’il y a quelque chose dans le cinéma Français que je ne saurais saisir, qui tient à la langue et à la manière dont les réalisateurs se l’approprient, pour en faire un jeu, pour en faire un drame. Pourquoi parle-t-on du génie d’une langue, et pourquoi le cinéma Français s’en fait-il si bien l’écho ? Je parviens mal à formuler cette question, et encore moins à y répondre. Mais je dois dire qu’elle me préoccupe de plus en plus. Le fait que je sois venu au cinéma en partie par Truffaut mais aussi par Dreyer n’est sans doute pas un hasard.
Deuxième chose : je repense au dernier Lynch. Je le défends complètement, en dépit de ses innombrables défauts. Il évoque pour moi à de nombreux égards le 2046 de Wong Kar Wai. Mêmes exténuations d’une forme déjà éprouvée dans d’autres films passés. Inland Empire est à Mulholland Drive ce que 2046 est à In the mood for love. Et je discerne dans ces deux parcours l’indice d’une nécessité. La même à vrai dire que celle dont témoignent les premiers films dont je parlais plus haut. La forme exténuée n’est plus tout-à-fait une forme mais plutôt l’oripeau d’une forme qui avoue son fondement. Pourquoi il faut défendre absolument ces auteurs : parce que ces formes d’exténuations sont la plus belle marque d’amour faite au cinéma et au-delà de lui aux corps et aux hommes.

Le 29/05/2007 à 00:21
[…] D’abord les choses qui fâchent. Tarantino et Kusturica : l’exact opposé de Lynch et WKW (cf. ma petite thèse sur l’exténuation des formes). Allant chercher du côté de la surenchère, ils ne sont plus que l’ombre d’eux-mêmes, et sombrent dans l’auto-parodie au risque d’ennuyer ou d’irriter. C’est navrant et dégoutant. Je n’ai personnellement jamais rien attendu de Tarantino, cela me navre seulement pour Kusturica, dont le Papa est en voyage d’affaire reste pour moi un jalon de ma cinéphilie. […]